Dans son «Rapport sur les catastrophes dans le monde» publié aujourd'hui, la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) pointe les dérives de l'aide humanitaire à l'heure de la «guerre au terrorisme». «Notre constat, note Jonathan Walter, qui a supervisé ce bilan des catastrophes depuis 1999, est que la guerre au terrorisme est en train de rendre l'aide d'urgence plus politique que jamais. L'Afghanistan et l'Irak ont attiré des quantités énormes d'aide. En revanche d'autres désastres oubliés ou négligés ont très peu reçu, par exemple en Afrique subsaharienne, en Russie orientale et en Mongolie. Sans parler des populations négligées comme ces dizaines de millions de migrants forcés de quitter leurs foyers chaque année, chassés par la famine, la guerre ou la pauvreté.»

Les auteurs du rapport mettent en lumière quelques aberrations. Ainsi, deux semaines après la chute de Saddam Hussein, le Département américain de la Défense a annoncé qu'il avait récolté 1,7 milliard de dollars pour l'aide humanitaire en Irak. Le même mois, il manquait un milliard à l'ONU pour nourrir 40 millions d'Africains.

Cette concentration des secours sur quelques grands désastres très médiatisés n'est pourtant pas nouvelle, relève Jonathan Walter: «Ce n'est pas une révolution. La tendance à ce que de très grandes catastrophes attirent plus d'aide est évidente depuis bon nombre d'années. On a l'exemple des Balkans. Mais nous pensons que la guerre contre le terrorisme accentue encore cette tendance de manière exagérée.» Et de citer l'exemple afghan qu'il connaît bien. «En Afghanistan, alors que la moyenne de l'aide d'urgence durant les années 1990 n'atteignait que 100 millions de dollars par année, elle a soudain grimpé à 300 millions après le 11 septembre 2001. Ce n'est pas parce que les besoins ont augmenté. Ils étaient tout aussi pressants auparavant. De plus, la sécurité dans le pays était même probablement meilleure sous les talibans qu'aujourd'hui.»

Si ce déferlement d'aides dans des zones précises du monde prive d'autres régions oubliées de fonds, il engendre aussi des effets pervers. «En Afghanistan, en 1999, explique Jonathan Walter, il y avait 46 organisations internationales. L'an dernier, elles étaient 315! Cette prolifération mène à toutes sortes d'excès. Trop d'argent est englouti dans la location de bureaux, l'achat de matériel informatique, de véhicules tout-terrain, dans le paiement des salaires, sans atteindre les Afghans en difficulté. Cela a pour conséquence de faire grimper les salaires, les loyers. Un chauffeur qui travaille à Kaboul pour une organisation internationale ou une ambassade sera payé 500 dollars par mois alors qu'un médecin n'en gagnera que 44. Ashiana, une organisation afghane qui avait mis sur pied des centres pour les enfants des rues, a perdu quatre de ces centres. Un de ses loyers avait passé de 100 dollars à 4000 par mois!»

Jonathan Walter estime que pour tenter de remédier à ces problèmes, il faudrait consacrer plus d'argent au recensement réel des besoins des gens dans le monde, et ne pas s'en préoccuper uniquement lorsqu'une catastrophe majeure survient. Enfin, les humanitaires traditionnels sont maintenant confrontés à de nouveaux acteurs: «Dans la guerre contre le terrorisme, dit-il, on a vu des forces militaires et le secteur privé s'engager dans les crises humanitaires. Ces gens, que cela nous plaise ou non, sont là pour rester. Il faut donc discuter avec eux des principes humanitaires et les inviter à signer nos codes de conduite.»