Depuis des semaines, c'est un affrontement ritualisé jusqu'à l'extrême que les diplomates occidentaux et russes se livrent au sujet des exactions commises en Tchétchénie. Les premiers dénoncent les atrocités dont sont responsables les forces fédérales, et les seconds, mardi encore à Genève par la bouche de Vladimir Kalamanov envoyé spécial du président Poutine pour les droits de l'homme en Tchétchénie, affirment que «ce sont des témoins professionnels» à la solde «de gangs criminels» qui ont créé «l'hystérie» en Europe et aux Etats-Unis, en faisant croire aux journalistes et à Amnesty and Co à «des exactions» et à «des camps de filtration qui n'ont jamais existé». Les gouvernements occidentaux ont l'impression de s'être «fait avoir» par Moscou. Durant la campagne électorale, ils s'étaient gardés d'embarrasser Vladimir Poutine et escomptaient que celui-ci cesserait de faire preuve d'intransigeance une fois président.

Pas perdre la face

Mais c'était un faux calcul. D'où la difficulté suivante pour les Quinze: comment dénoncer les atrocités, au nom des principes fondamentaux sur lesquels l'ONU a été créés, sans gêner outre mesure un président que l'on n'a nulle envie de traiter en paria. Difficile pour les Occidentaux de passer à perte et profit le comportement des forces russes alors que se tient à Genève la Commission des droits de l'homme. Au nom de l'Union européenne, l'ambassadeur portugais, Alvaro Mendonça e Moura, a évoqué «les massacres, les exécutions sommaires, la violence contre les femmes, la détention arbitraire, les bombardements indiscriminés…». Toujours au nom des Quinze, il a appelé mardi à créer «de façon urgente, une commission indépendante, large et nationale qui devra enquêter rapidement sur les allégations de violations de droits de l'homme commises en Tchétchénie afin d'établir la vérité et poursuivre en justice les responsables». L'Union européenne a déposé un projet de résolution en ce sens et a aussi demandé que des rapporteurs spéciaux des Nations unies se rendent en Tchétchénie.

Dans ce jeu diplomatique, l'objectif n'est pas aussi transparent qu'il y paraît. Le projet de résolution vise en fait à faire pression sur le gouvernement russe pour qu'il ne s'oppose pas à une déclaration du président de la Commission des droits de l'homme. Bref, il s'agit de menacer (un peu) Moscou pour aboutir à décision consensuelle qui permettra à chacun de garder la face. C'était ce qui s'était produit en 1996, lors de la première guerre en Tchétchénie, et c'est ce qui aurait dû se passer sans trop de difficulté, si Moscou n'avait pas mené une politique aussi intransigeante.

Mais la position russe semble en train d'évoluer. Vladimir Kalamanov a fait savoir hier que «son pays était prêt au dialogue». En fait, Moscou a tout à gagner à une déclaration qui serait négociée avec son accord. Quant à une commission d'enquête nationale, les Russes n'ont pas à craindre grand-chose. Ils savent qu'ils pourraient la contrôler dans une certaine mesure. Ils peuvent donc s'estimer particulièrement satisfaits d'avoir face à eux des Européens très timorés. Sous la pression russe, ceux-ci avaient renoncé à demander l'instauration d'une commission d'enquête internationale.

Cette reculade avait irrité Amnesty International et Human Rights Watch. Dans un discours conjoint prononcé hier à l'ONU, les deux organisations se sont dites en effet convaincues que «devant le manque de volonté politique des autorités russes de faire la vérité sur les exactions survenues et d'en punir les responsables», elles se refusent à croire qu'une commission d'enquête nationale pourrait répondre aux exigences d'un Etat de droit.

Ce qui est désormais en jeu dans les coulisses, c'est la négociation sur la déclaration du président de la Commission des droits de l'homme qui conviendrait aussi aux Russes. Le fait que Moscou échappera selon toute vraisemblance à toute condamnation sérieuse montre que les Russes auront parfaitement joué. Patrick Baudoin, le président de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme (FIDH), reconnaît l'efficacité de la stratégie diplomatique du Kremlin pour s'en inquiéter: «Les Russes ont su intimider les Occidentaux en agitant la menace d'une nouvelle guerre froide et en imputant la responsabilité à des organisations de défense de droits de l'homme dépeintes comme irresponsables et corrompues. Alors que la question de fond est de savoir devant des crimes avérés si la communauté internationale veut laisser les mains libres à Vladimir Poutine pour continuer sa sale guerre, ou si elle entend rappeler à Moscou ses obligations internationales en matière de protection des droits fondamentaux de la personne.»