Presque deux ans que les bombes pleuvent sur le Yémen, le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Dans la nuit du 25 au 26 mars 2015, les avions saoudiens commençaient à frapper les rebelles houthis. Ces combattants, proches de l’Iran, l’ennemi juré de la dynastie des Saoud, s’étaient emparés quelques mois plus tôt de la capitale Sanaa.

Cette campagne devait être une guerre éclair mais personne n’en voit aujourd’hui la fin. Un conflit oublié, qui menace de faire basculer le pays dans la famine, où rares sont les médias à s’aventurer. Invitée la semaine dernière au Festival du film et Forum sur les droits humains (FIFDH), Nawal Al-Maghafi, de la BBC, est l’une des dernières journalistes étrangères à s’être rendue sur place. Et encore. La jeune femme a la nationalité yéménite et britannique.

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«Le Yémen est un pays compliqué», soupire Nawal Al-Maghafi. Mais cela n’explique pas toute la négligence des médias. «Il est extrêmement difficile d’accéder aux régions tenues par les Houthistes. L’Arabie saoudite ne permet plus que des journalistes embarquent sur des vols humanitaires de l’ONU. Il y a un blocus sur l’information, c’est une stratégie délibérée. Il faut passer par le sud du pays, où Al-Qaida est présent. Pour les Occidentaux, c’est trop dangereux», dit-elle.

L’homme à abattre

Cette volonté d’écarter les témoins serait due aux critiques de plus en plus vives contre les carnages provoqués par l’aviation saoudienne et ses alliés du Golfe, suppute la journaliste. Notamment le bombardement d’un enterrement le 8 octobre 2016 à Sanaa, qui avait tué 140 personnes et blessé des centaines d’autres.

Nawal al-Maghafi a consacré un long reportage à cet épisode sanglant, après avoir enquêté sur place. Sa thèse: le bombardement n’avait rien d’une erreur de tir, finalement reconnue par l’Arabie saoudite. «La cérémonie a été sciemment visée, accuse la journaliste, car l’ancien président Ali Abdallah Saleh devait y assister, comme il le fait pour tous les défunts importants. Il a changé d’avis au dernier moment, mais il a envoyé son escorte, ce qui a déclenché la frappe aérienne», raconte-t-elle.

Ali Adballah Saleh, qui s’est allié avec les Houthis, est l’homme à abattre pour les Saoudiens. L’autocrate, qui a régné sans partage pendant 33 ans sur le pays, avait dû abdiquer en 2012, emporté par un soulèvement né dans le sillage des printemps arabes. La transition yéménite, négociée par les monarchies du Golfe, était alors présentée comme un modèle. «Il aurait fallu soutenir le nouveau gouvernement. Mais la communauté internationale s’en est détournée, absorbée par d’autres urgences, à commencer par la guerre en Syrie», analyse après coup Nawal al-Maghafi.

Pourtant, la famille Al-Maghafi avait cru au printemps yéménite. Le père, diplomate de carrière, avait fait revenir une partie de la famille à Sanaa. Il a rapidement déchanté, mettant ses proches à l’abri à l’étranger. Nawal Al-Maghafi se défend de tout parti pris dans ce conflit inextricable. Certes, son père a servi sous le président Saleh. Et la journaliste a rencontré l’ancien maître du Yémen. Avec une fortune présumée se chiffrant en dizaines de milliards de dollars, qui auraient été détournés durant son règne, Ali Abdallah Saleh tire encore bien des ficelles. L’entrevue a eu lieu l’automne dernier. «Nos téléphones avaient été confisqués et nos visages couverts jusqu’au lieu du rendez-vous, relate la journaliste. Il m’a répondu que s’il avait autant d’argent, il m’en donnerait la moitié.»

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«Corrompus et brutaux»

Quant aux rebelles houthis, Nawal Al-Maghafi n’exprime aucune sympathie à leur égard: «ils sont corrompus et brutaux, mais tant que les bombardements saoudiens continueront, la population ne se désolidarisera pas d’eux. A chaque accalmie, il y a eu des manifestations contre les rebelles». La journaliste ne voit pas d’issue à ce conflit, tant que les pressions sur l’Arabie saoudite n’augmenteront pas. «Les Saoudiens inscrivent cette guerre dans un duel avec l’Iran. Ils ne peuvent se permettre de perdre la face», dit-elle. Les Etats-Unis, eux, paraissent obnubilés par la menace d’Al-Qaida, comme en témoigne la multiplication des raids contre le mouvement djihadiste.