«J'irai jusqu'au bout parce que je n'ai plus rien à perdre.» Lorsqu'elle a annoncé la semaine dernière qu'elle rallierait Jérusalem à pied pour protester contre la politique d'austérité instaurée par le ministre des Finances Benyamin Netanyahou, Vicky Knaffo (45 ans), une mère célibataire de Mitzpeh Ramon (un bourg de 5000 habitants situé au milieu du désert du Néguev), a surtout provoqué quelques sourires apitoyés de ceux qui ne croyaient pas qu'elle irait jusqu'au bout de son pari. Pourtant, après trois jours de marche sous un soleil de plomb, cette cuisinière à mi-temps dans un jardin d'enfants a franchi les 250 km séparant son domicile de la capitale israélienne. Et elle a déclenché sans le vouloir un mouvement de fronde populaire qui fait désormais trembler l'establishment politique de l'Etat hébreu sur ses bases.

«Je suis une personne simple qui ne demande qu'à vivre dignement», dit pourtant Vicky Knaffo, qui a été rejointe par des centaines de «gueux» venus à pied de toutes les villes du pays en poussant leurs enfants malades sur des chaises roulantes ou leurs parents grabataires sur des lits de fortune. Cependant, son initiative est inédite et elle bénéficie du soutien des médias israéliens pour lesquels la cuisinière est l'héroïne du moment.

Pour résorber son déficit budgétaire (605 millions d'euros en 2003), l'Etat hébreu procède depuis deux ans à des économies radicales dans tous ses budgets sociaux. Ces coupes sombres sont aggravées par un nouveau «plan Netanyahou» prévoyant notamment la réduction de toutes les allocations sociales ainsi que le licenciement de milliers de fonctionnaires et la réduction du salaire de ceux qui resteront en fonction. Résultat? En quelques semaines, 108 000 familles assistées ont perdu 30% de leur revenu mensuel. Les plus touchés sont les mères célibataires, les retraités, les chômeurs, les malades et les handicapés.

C'est pour dénoncer cette paupérisation généralisée que Vicky Knaffo a pris la route. Soutenue par 75% des Israéliens selon les sondages de mercredi, la cuisinière est consciente de ses limites et de son manque d'expérience politique, mais ses propos empreints de sincérité touchent les Israéliens au cœur. «Je me bats pour vous et je ne demande rien en échange», leur dit-elle avec les yeux embués de larmes.

Approvisionnés en vivres par des supporters anonymes, Vicky Knaffo et les centaines d'autres protestataires qui campent en face du Ministère des finances (à Jérusalem) ne font confiance à personne. Ils refusent tout contact avec la Histadrout (le syndicat unique) et les partis politiques sur lesquels ils font retomber la responsabilité de la situation économique actuelle.

Habitués à faire avaler toutes les réformes à la population en les présentant comme «nécessaires à la défense de l'Etat», les ténors du gouvernement sont décontenancés par l'ampleur de cette fronde inhabituelle à laquelle ils n'arrivent pas à apporter de réponse. Car les «gueux» sont mal organisés, mais rien ne les impressionne. Ils savent ce qu'ils veulent et beaucoup d'entre eux se déclarent «décidés à aller jusqu'au bout». Houspillant les ministres en public, les accusant fréquemment de «mentir», ils réclament des mesures concrètes tout de suite, sous peine d'aggraver le mouvement. Une exigence que Netanyahou semble pour l'heure incapable de satisfaire au risque d'hypothéquer sa candidature annoncée à la succession d'Ariel Sharon.