«Quand vous reviendrez, l’an prochain, on aura voté.» Galvanisés par les révoltes tunisienne et égyptienne, ces Touaregs de Libye rêvent de se libérer du régime du colonel Kadhafi, au pouvoir dans le pays depuis quarante et un ans et pour lequel «tout système électoral est une dictature».

Dans le salon de Moussa, la chaîne Al-Jazira marche en permanence. Ses copains de Sebha, une grosse bourgade du Sahara, ne cachent pas leur excitation. «Demain et même cette nuit, inch Allah, c’est le tour de la Libye. On rêve tous de ça, ici: imaginez, presque quarante-deux ans de pouvoir, qui peut accepter ça?» Pour eux, c’est clair, «Kadhafi a peur»: «Il a attendu que Ben Ali ait atterri en Arabie saoudite pour le soutenir.» Il a aussi envoyé son fils Nasser à Oubari, dans le sud du pays, en janvier. «C’est la première fois que Nasser va parler aux gens en face, sincèrement. Il a expliqué que la situation de la Tunisie n’avait rien à voir, qu’ici c’était une démocratie.»

La parole se délie, et des Libyens n’hésitent plus à critiquer le régime. Un journal régional a même osé comparer Kadhafi à Laurent Gbagbo, «qui ne veut pas lâcher le pouvoir». Dans un pays où l’opposition est interdite et où les médias sont des organes de propagande, les lecteurs ont découpé l’article.

Mais pour Ali, Tunisien résidant à Tripoli, «la révolution ici, ce n’est pas possible. Le président est très intelligent, il sait donner l’argent là où il faut, aux gens qu’il faut. Les Libyens sont libres, ils peuvent circuler, faire leur business et la plupart sont armés. Ils sont contents avec ce que Kadhafi leur donne même s’il les prend pour des ânes. Depuis le début de l’année, il a divisé par deux le prix de la nourriture, il construit des HLM, distribue de l’argent aux pauvres. Il est très fort. Mais il a peur.»

«Personne ne travaille vraiment»

Un commerçant tunisien rencontré au marché se désespère de ne pas être en Tunisie pour ces premières semaines de liberté. Mais quand on lui dit qu’il assistera peut-être à la révolution libyenne, il secoue la tête: «C’est impossible. Kadhafi ne partira jamais.»

Sur la route de l’aéroport, à Tripoli, une fois passé l’interminable mur vert surmonté de miradors qui entoure le palais du guide suprême, des dizaines de cités HLM grignotent la campagne. Abdelrahmane, 22 ans, célibataire, vient d’emménager dans l’un de ces bâtiments neufs. Il travaille dans un bureau, de 8 heures à midi, puis de 16 à 18 heures. Un vrai travail? Il rit. «Personne ne travaille vraiment, vous savez. On prend un dossier, on le pose, on téléphone, on l’ouvre, on téléphone, et puis c’est l’heure de manger.» Il espère obtenir un poste en contact avec le public: «Là, les gens te payent pour que tu traites leur affaire, c’est un bon travail.»

La moitié de la population active de la Libye, qui affiche un taux de 30% de chômage, est employée par l’Etat avec de très bas salaires (72 à 90 euros par mois pour un policier de base) dans un pays où tout ou presque est importé. Débrouille, mensonge et corruption sont la règle. L’alcool est strictement interdit, mais offrir une bouteille au douanier suffit en général à ne pas avoir d’ennuis. Dix dinars (6 euros) dans la poche du fonctionnaire vous permettront d’obtenir un extrait de naissance. Pour la même somme, le flic chargé de coller aux basques des voyageurs rentrera chez lui rédiger un rapport fantaisiste. Un fonctionnement qui paralyse le pays, où aucun projet n’arrive à bout, torpillé par un vol généralisé.

Youssef, qui travaille pour une agence de voyages, explique: «Au bureau de l’emploi, l’agent te trouve un contrat si tu lui verses 100 dinars (60 euros). Tu fais bien ton travail, tout le monde est content. Mais après six mois, tu es licencié pour que l’agent puisse à nouveau toucher ses 100 dinars avec quelqu’un d’autre.» Son ami Mohammed était cuisinier il y a huit ans. Il est aujourd’hui haut fonctionnaire. Ce genre de parcours express n’étonne personne dans cette «démocratie directe» – selon le Livre vert de Kadhafi – en fait dirigée dans l’ombre et d’une main de fer par les comités révolutionnaires. Mohammed se vante de détourner les subventions, de donner le dixième du matériel livré pour ses administrés et de vendre le reste. Son copain affirme le mettre en garde: «Je lui dis qu’il est trop gourmand. Il a une Mercedes à 70 000 euros, un camion, une maison. Il doit arrêter et démissionner.»

Un cours de morale? Pas du tout. «Il a eu du mal à avoir ce travail. Il a un très bon travail, il a bien touché, il doit partir avant que l’on s’aperçoive de ce qu’il a pris, avant que la corde ne se resserre autour de son cou.»

Pourtant, Youssef ne tarit pas de critiques à l’égard du régime qui n’emploie que des «incapables nommés directement par Kadhafi» et appelle lui aussi à la révolution. Avec un bémol: «Si j’avais un bureau et une voiture comme Mohammed, c’est sûr, je ne bougerais pas.» Et s’il se retrouvait au pouvoir? Il éclate de rire: «Je mets tous mes copains ministres!»

«Ici, ce n’est pas la Tunisie»

Pour Djibril, chauffeur de taxi d’une cinquantaine d’années, «la révolution en Tunisie et en Egypte, c’est bien. Pas d’argent, pas de nourriture, pas de travail: les gens sont en colère. Ils étaient fatigués de travailler pour la famille de Ben Ali qui ne faisait rien pour eux. Mais en Libye, ce n’est pas pareil. Tu te maries, tu as un appartement. Tu es malade, tu vas à l’hôpital et tu as les médicaments gratuits. Et si tu as besoin de quelque chose, tu remplis un formulaire et tu écris «argent», «travail», et tu l’obtiens.» Il lâche le volant pour saluer avec déférence l’effigie du guide suprême qui se dresse sur toute la hauteur d’un immeuble, serrant la main de Silvio Berlusconi. Et s’exclame, tout sourire: «Kadhafi, OK!»