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L'opposant cubain Guillermo Fariñas, de passage à Genève.
© Mark Henley

Cuba

Guillermo Fariñas: «La cession de la présidence par Raul Castro est une mascarade»

Ancien militaire devenu un opposant virulent au régime castriste, le dissident cubain ne pense pas que le retrait de Raul Castro de la présidence en avril va changer la situation de l’île caribéenne. Il appelle même les Américains à mettre fin à la politique d’ouverture d’Obama et à maintenir l’embargo contre Cuba

Dans les couloirs du Centre international de conférences à Genève, il a presque l’air ailleurs. A 56 ans, Guillermo Fariñas porte en lui les stigmates d’une lutte qu’il voit comme une sorte de martyre. Pour protester contre les violations des droits de l’homme perpétrées par le régime castriste à Cuba, rien ne l’arrête. Malgré des infections, des chocs hypoglycémiques et des pertes de connaissance, il a, depuis 1995, mené jusqu’à 24 grèves de la faim. Son acte de bravoure le plus célèbre, qui aurait pu lui coûter la vie, fut sans doute sa grève de la faim de 135 jours achevée en juillet 2010 pour s’insurger contre la mort de l’opposant Orlando Zapata. Son action incita le pouvoir cubain à libérer 52 détenus politiques.

La dissidence tant vantée ou la supposée opposition à Cuba n’existent que dans les esprits de la mafia cubano-américaine et des bureaucrates de la Maison-Blanche

Elancé, costume à rayures et cravate rouge, le crâne glabre, Guillermo Fariñas a le verbe posé, mais déterminé. Ses yeux noirs semblent révéler le poids de la dissidence que le défunt Lider maximo Fidel Castro décrivait ainsi en 2005: «La dissidence tant vantée ou la supposée opposition à Cuba n’existent que dans les esprits de la mafia cubano-américaine et des bureaucrates de la Maison-Blanche.» Guillermo Fariñas n’a pas rallié d’emblée l’opposition. Il a été un combattant internationaliste dans les troupes spéciales cubaines déployées en Angola entre 1980 et 1981. Mais blessé lors d’un saut en parachute en Union soviétique, celui qu’on surnomme «El Coco» a dû abandonner sa carrière militaire.

Devenu psychologue, puis plus récemment cyberjournaliste, à l’heure où le pouvoir cubain crée des espaces de «wi-fi libre», il n’hésite pas à remettre en question l’icône du régime, Ernesto Che Guevara, dont le rôle, selon lui, a été grandement exagéré. A la tête de Cubanacan Press, une agence de presse illégale, et responsable du Forum anti-totalitaire uni, il exerce une critique au vitriol du régime castriste qui l’a torturé.

Image trompeuse de changement

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Ce métis vit toujours à Santa Clara, au centre du pays. A Genève, où il est venu participer au Geneva Summit for Human Rights and Democracy, il douche les espoirs de changement nés de la normalisation des relations entre La Havane et Washington entamée par les présidents Barack Obama et Raul Castro. «La transformation économique promise n’a pas lieu. La situation économique est désastreuse», déplore-t-il. De nouveaux bars et restaurants branchés ont certes vu le jour dans la capitale grâce à l’argent de la diaspora cubaine ou de non-Cubains, mais cette image du changement est trompeuse.

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Entre 75 et 85% de l’économie restent en mains des militaires. «C’est un vrai problème, ajoute le dissident. Les conditions ne sont pas faites pour attirer des investisseurs étrangers.» Les réformes économiques de Raul Castro visant à libéraliser l’économie patinent. Si 500 000 cuentapropistas ont pu se lancer dans une activité économique indépendante, la réalité demeure sombre. «Les cuentapropistas? C’est un palliatif. Le gouvernement cubain les laisse travailler deux ans, puis intervient. Il joue au chat et à la souris avec ces petits entrepreneurs.» Les difficultés de Caracas, qui livre du pétrole à Cuba en échange des services de médecins cubains au Venezuela, aggrave la situation. «Il y a des pénuries de médicaments, de nourriture. Les transports ne fonctionnent plus, l’électricité est souvent coupée», déplore le dissident.

Pour les sanctions américaines

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Regrette-t-il Barack Obama, venu à La Havane en mars 2016 pour concrétiser le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays entamé en décembre 2014? Pas vraiment. Pour lui, les bénéfices de l’ouverture sont surtout revenus aux militaires et non pas au peuple cubain. Il y a au contraire un raidissement du régime. Selon la Commission indépendante cubaine des droits de l’homme, en 2015, le pouvoir a arrêté pour quelques heures pas moins de 8600 opposants politiques.

Prix Sakharov 2010 du Parlement européen, Guillermo Fariñas tient désormais un discours qui fait écho à la volte-face de certains dissidents qui appellent Donald Trump à mettre fin à la politique d’ouverture d’Obama et à recourir de nouveau à la confrontation. N’ayant pas peur d’être associé à une majorité de républicains américains, l’auteur du livre Radiographie des peurs à Cuba estime hors de question de lever l’embargo américain contre Cuba. «C’est un moyen de pression à conserver lors des négociations avec le gouvernement cubain.» Et, ajoute-t-il, «à Cuba, Obama est l’homme politique le plus populaire. Mais il est aussi le plus détesté pour avoir supprimé, avant son départ de la Maison-Blanche, la «wet foot, dry foot policy» qui permettait aux exilés cubains d’obtenir rapidement un permis de séjour aux Etats-Unis. Maintenant, les jeunes Cubains décrivent leur île comme une cocotte-minute. Ils se voient désormais seuls avec le lion dans sa cage.»

Pouvoir détenu par la junte militaire

La perspective historique d’avril prochain ne l’émeut pas. A la présidence cubaine depuis juillet 2008, Raul Castro, 86 ans, va céder son poste sans doute à l’actuel vice-président Miguel Diaz-Canel. «C’est de la mascarade, peste Guillermo Fariñas qui relève que Raul Castro conservera le poste de premier secrétaire du Parti communiste. Miguel Diaz-Canel n’a certes pas les mains tachées de sang. Mais le véritable pouvoir est détenu par la junte militaire derrière Alejandro Castro Espin, le fils de Raul.»

Quant à la suppression du système à deux monnaies, le peso cubain (CUP) et le peso convertible équivalent au dollar (CUC), il ne se fait pas d’illusions. «Oui, Raul Castro veut unifier les monnaies avant son départ. D’un point de vue économique, ce sera un désastre absolu. Mais il n’y a pas d’autre solution. Sans cette mesure, la crédibilité de Cuba auprès des investisseurs ne sera jamais restaurée.» Il fustige dans ce sens Fidel Castro, qui avait introduit le peso convertible en 1994, après l’effondrement de l’Union soviétique mettant fin à la substantielle manne reçue de Moscou. «Cette décision fut une grave erreur. Un pays ne peut pas avoir deux comptabilités.» Le passage, moult fois repoussé, à une seule monnaie pourrait encore aggraver le niveau de pauvreté de l’île, qui importe 80% de ses denrées alimentaires. Nombre d’habitants de l’est du pays, plus pauvres, émigrent à La Havane, où ils vivent dans des conditions très précaires. «Dans la capitale, on les appelle les «Palestiniens», précise Guillermo Fariñas, car ils ont faim et n’ont pas de terre. Je crains une explosion sociale. Les militaires ne veulent pas céder. Ils utilisent la faim pour contrôler la société.»

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