La Guinée, où la Commission électorale nationale indépendante (Céni) a annoncé lundi soir la victoire d’Alpha Condé à la présidentielle avec 52,5% des voix contre 47,5% à Cellou Dalein Diallo, vacille entre liesse et peur. Les violences post-électorales auraient déjà fait quatre morts en deux jours en divers endroits du pays, selon un décompte de l’AFP. Alors que le vainqueur effectuait mardi «une tournée de remerciements» dans certains quartiers de la capitale Conakry, Cellou Dalein Diallo a accusé les forces de l’ordre de «brutalité sauvage» à l’encontre de ses partisans, après avoir appelé la veille ces derniers à éviter «les violences de toute nature».

Elizabeth Côté est la coordinatrice du projet «Before – Action to prevent political violence» à Conakry et la directrice de la Fondation pour les systèmes électoraux (IFES) en Guinée. Canadienne, elle vit depuis dix ans dans le pays et était de passage mardi à Berne, à l’occasion de la conférence 2010 de la Fondation Swisspeace, consacrée cette année aux élections dans les régions en conflit. Entretien.

Le Temps: Le processus électoral a été chaotique, mais il est arrivé à son terme avec l’annonce du résultat. Est-ce un motif de soulagement?

Elizabeth Côté: Personne n’a la moindre idée de ce qui peut se passer dans les semaines à venir. Tout peut arriver, car l’annonce du résultat par la Céni n’est qu’une étape. Il revient dorénavant à la Cour suprême de proclamer le résultat. Les candidats ont huit jours pour déposer des recours et la Cour en aura trois pour les examiner. Les deux prochaines semaines s’annoncent donc très incertaines, car on ne sait pas quelle sera l’attitude de la Cour suprême. Par ailleurs, la pilule de la défaite pourrait s’avérer très amère à avaler par Cellou Dalein Diallo et ses partisans.

Pourquoi le second tour a-t-il été tant de fois reporté, avant de se tenir finalement le 7 novembre?

– Ces reports s’expliquent par les calculs des uns comme des autres. Nulle part on n’a observé un tel écart entre un premier tour (ndlr: tenu le 27 juin) et un second tour. On peut presque parler d’une nouvelle élection s’agissant du 7 novembre.

– La Guinée n’était donc pas prête à se rendre aux urnes en juin dernier? Pourtant, un formidable élan populaire accompagnait cette élection, la première à se tenir librement depuis l’indépendance en 1958.

– L’espoir était immense. Malheureusement, la Céni s’est révélée très dysfonctionnelle et paralysée par les crises de son leadership qui manquait de neutralité. Oui, les conditions n’étaient pas réunies pour ce scrutin. Entre les deux tours, les agents de bureau de vote ont dû être formés, et il y a eu un redécoupage des circonscriptions.

– De telle sorte que l’issue du second tour n’est pas contestable?

– Ce vote était bien mieux organisé et il reflète vraiment la voix des urnes. Autrement dit, s’il y a eu des fraudes, on peut dire qu’elles ont été équivalentes de part et d’autre.

– Quand vous dîtes «tout peut arriver», quelles sont vos craintes?

– Le contexte est dangereux car le pays n’a jamais été aussi divisé, polarisé. Il y a eu une accélération de la violence et de la répression par les forces de l’ordre. Il y a toujours eu une prépondérance de l’ethnicisme en Guinée, mais toutes les familles sont mélangées et il y a encore une envie «de vivre ensemble». Les Guinéens ont côtoyé la guerre car le pays a longtemps abrité d’immenses camps de réfugiés fuyant les conflits voisins (Côte d’Ivoire, Liberia…). Personne ici ne veut la guerre. Mais il y a une petite masse de jeunes illettrés et frustrés prêts à tout. Ils n’ont rien à perdre.

Alpha Condé, l’opposant historique, sera selon toute vraisemblance le prochain président. Sa victoire est-elle un symbole fort?

– Oui, et il serait malheureux de la résumer à celle d’une ethnie (Alpha Condé est malinké). La réalité est qu’il a gagné le pouvoir sans jamais avoir été imbriqué dans les trafics des forces qui le tenaient auparavant, contrairement à son adversaire. On peut imaginer qu’il changera le système, mais les défis seront grands. Il va lui falloir montrer rapidement qu’il est le président de tous les Guinéens; et pour ce faire un gouvernement de large ouverture serait souhaitable.