La bonne conscience de la gauche allemande

Günter Grass est pour l’Allemagne bien plus que le Prix Nobel de littérature de 1999 et le succès international du Tambour. L’écrivain, né en 1927 à Dantzig (territoire libre sous la protection de la SDN) et enrôlé à l’âge de 15 ans pour échapper à un père autoritaire et petit-bourgeois, a connu le destin de bien des Allemands de sa génération. Humaniste, critique envers toutes les idéologies comme l’Eglise, Günter Grass est un peu la bonne conscience de gauche de l’Allemagne d’après-guerre, malgré plusieurs polémiques, notamment à cause de ses critiques envers Israël, sur la fin de sa vie.

«Günter Grass est l’archétype de cette génération qui a connu le IIIe Reich et il a voulu en être le libérateur, cette génération qui s’est perçue comme un pilier d’une nouvelle démocratie, comme Helmut Kohl ou Johannes Rau, ou comme le philosophe Jürgen Habermas, explique le professeur de littérature Paul Nolte, de l’Université libre de Berlin. Très tôt, dans les années 1950, il a développé la conscience du «plus jamais ça». Il voulait en quelque sorte être un professeur de démocratie, un intellectuel de gauche, mais indépendant. Il a toujours dérangé, et même de plus en plus, en vieillissant. Günter Grass n’a pas connu cette évolution vers la douceur liée à l’âge, au contraire. En vieillissant, il est devenu plus dissident, plus dérangeant, plus individualiste.»

Contre la Réunification

Très tôt proche du Parti social-démocrate, Günter Grass participe à toutes les campagnes électorales de Willy Brandt à Sigmar Gabriel, aux côtés du SPD. Jaloux de son indépendance, il ne rejoindra les rangs du parti qu’en 1982, pour le quitter dix ans plus tard, en désaccord avec les positions restrictives du SPD sur l’asile politique. Ses positions lui ont souvent valu l’incompréhension des Allemands, comme lorsqu’il se prononce contre la Réunification, la partition de l’Allemagne étant à ses yeux une juste punition de l’Histoire pour les crimes nazis. Très critique envers Angela Merkel, l’auteur voit en elle le produit «opportuniste» de la culture est-allemande – ses livres étaient interdits en RDA – mêlé à l’appétit du pouvoir hérité de Helmut Kohl. «Angela Merkel a réussi à nous fâcher avec tous nos voisins en quelque temps», déplore-t-il en 2013, au plus fort de la crise de l’euro.

La fin de sa vie reste marquée par plusieurs polémiques, comme en 2006, lorsqu’il révèle dans Pelures d’oignon s’être enrôlé dans les Waffen-SS à 17 ans par anti-communisme, puis en 2012 avec la publication dans la Süddeutsche Zeitung d’un poème critique envers la politique iranienne d’Israël.