Un département? «Non, un pays malade, bien trop dépendant de la métropole et incapable de faire face aux flux de population en provenance du Surinam et du Brésil», résume un fonctionnaire du Ministère français de l’outre-mer. De fait: paralysée lundi par une grève générale à l’appel des syndicats et d’un collectif des «500 frères contre la délinquance», la Guyane illustre surtout le dilemme d’un territoire bien trop immense et frappé d’inégalités bien trop grandes pour faire face aux défis de l’insécurité et du chômage de masse. Une délégation interministérielle sera dépêchée en fin de semaine pour entamer des négociations.

Déséquilibre social permanent

Trop immense? Le département le plus grand de France, peuplé officiellement par 250 000 habitants, est recouvert à 98% par la forêt tropicale au sein de laquelle les orpailleurs clandestins alimentent une criminalité rampante et des trafics en tous genres. Trop riche? Avec le pôle spatial européen de Kourou (auquel la Suisse participe), site du lancement des fusées Ariane, ce territoire sud-américain vit dans un déséquilibre permanent entre sa bande côtière, irriguée par un déluge de subventions, et son arrière-pays. Le tout, dans un déséquilibre social permanent entre une communauté expatriée, composée pour l’essentiel de fonctionnaires grassement rémunérés, et une population locale frappée par un taux de chômage des moins de 25 ans supérieur à 50%.

Que le couvercle de cette cocotte-minute sociale explose en pleine présidentielle n’est pas une nouveauté. En 1996 déjà, quatre semaines consécutives d’émeutes et de mouvements sociaux avaient secoué le territoire pour culminer avec des scènes de pillage à Cayenne, la capitale, obligeant au final le président Jacques Chirac à intervenir. Le problème est que depuis vingt ans, la situation a continué de se dégrader. Quinze mille familles y sont aujourd’hui sur liste d’attente pour les logements sociaux. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux. Près de la moitié des jeunes sortent du système scolaire sans diplôme au-delà du brevet des collèges, alors que le niveau des prix – lié au cours de l’euro et aux subsides de Paris – est supérieur de près de 15% à celui de l’hexagone.

Violence récurrente

Présents sur les lieux en 2015, pour réaliser notre série sur l’histoire des Suisses détenus au bagne, nous avions été directement confrontés à la violence récurrente à Cayenne. A la nuit tombée, la préfecture de la Guyane n’est plus sûre pour les piétons, priés d’éviter les abords de la place des Palmistes, son épicentre, en raison des agressions fréquentes. Des réalités comme l’immigration clandestine massive de dizaines de milliers de familles brésiliennes et surinamiennes, venues enfanter en France, y sont masquées mais bien réelles. Les immigrants Haïtiens ont accru ce phénomène après le séisme de 2010. Le tout, dans un inquiétant climat de corruption politique comme l’a prouvé, le 10 mars, la condamnation à trois ans de prison ferme du maire de Saint Laurent du Maroni (situé face au Surinam), Léon Bertrand, pour «corruption passive» et favoritisme dans l’attribution des marchés publics.

Autre réalité sur laquelle les gouvernements français successifs ont fermé les yeux: la main mise progressive sur le commerce de détail de quelques familles franco-chinoises. Lesquelles assèchent peu à peu les marchés locaux en important d’Asie leurs produits à prix cassé. Ce décalage avec la situation de la population d’origine guyanaise est aussi illustré par la prospérité des Hmongs du Laos, installés ici dans les années 70 et devenus les principaux maraîchers du territoire à partir de leurs villages situés dans la région de Cacao, à deux heures de route de Cayenne.