Les habitants de la capitale libyenne Tripoli étaient sous le choc samedi après des affrontements nocturnes entre groupes armés au milieu des civils, signe du chaos inextricable qui continue de régner en Libye.

La Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul) s’est montrée «profondément préoccupée» par des combats «à l’arme lourde» qui ont «mis en danger la vie de civils». «Trop c’est trop! J’appelle au calme absolu et à la protection des civils», a réagi sur Twitter la conseillère spéciale du secrétaire général de l’ONU pour la Libye, l’Américaine Stephanie Williams.

Des combats d’une intensité rare

Les combats, d’une grande intensité, ont opposé deux influentes milices de l’Ouest, faisant un mort parmi les combattants et d’importants dégâts matériels, a indiqué une source du ministère de l’Intérieur à l’AFP.

Déflagrations et échanges de tirs nourris, notamment à la mitrailleuse lourde, ont retenti près du quartier de Souk el-Tlath, qui abrite un grand jardin public de la capitale.

Le témoignage d’un habitant

«J’ai vu depuis mon balcon une longue succession de tirs à l’arme lourde», a raconté Rida Said, un riverain sexagénaire. «Les tirs se faisaient au hasard sur des secteurs résidentiels», a poursuivi ce Tripolitain qui «n’a pas vu une telle violence dans son quartier depuis la révolte contre (Mouammar) Kadhafi», l’ancien dirigeant tué lors de la révolte populaire de 2011.

Des images diffusées par les médias locaux montrent des civils paniqués en train de fuir les jardins, dont des enfants en bas âge et des mères de famille avec leurs poussettes. Un petit groupe s’est réfugié dans un café et on entend des hurlements de femmes sur une vidéo.

«Il est inadmissible que des civils soient pris au piège et risquent leur vie pour un règlement de comptes entre miliciens criminels», a dénoncé Maha Mokhtar, une étudiante de 25 ans.

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Ce samedi, retour au calme

Samedi, la situation semblait redevenue normale à Tripoli et il n’y avait pas de dégâts visibles dans la zone des combats.

Les combats ont opposé la brigade d’Al Nawasi à une autre appelée «Autorité de soutien à la stabilité (ASS)», a déclaré un responsable au ministère de l’Intérieur sous le sceau de l’anonymat. Ils «ont éclaté après la mise en détention» de combattants du camp adverse par chacune des deux brigades.

«Selon un premier bilan, il y a eu un mort et des dégâts matériels, notamment des véhicules de particuliers, mais il n’y a pas eu de victimes parmi les civils», selon le responsable. Il a fallu la médiation d’une autre brigade appelée «444» pour mettre fin aux combats. Celle-ci a «mobilisé ses véhicules armés dans la zone (…), les routes ont été rouvertes et la circulation a repris», a affirmé la source ministérielle.

Une vidéo diffusée dans la nuit montre le premier ministre Abdelhamid Dbeibah ordonner par téléphone au chef de ce groupe de sécuriser la zone. Ces incidents ont suscité une vague de colère sur les réseaux sociaux contre l’omniprésence des milices et la fragilité des institutions.

«C’est choquant»

C’est «choquant et honteux. Des armes ont été utilisées dans un parc où des enfants couraient et jouaient», a fustigé sur Twitter l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) en Libye, Jose Sabadell.

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Le contexte: deux bandes rivales et une instabilité chronique

La brigade ASS est considérée comme pro-Dbeibah alors que celle d’Al Nawasi est proche du premier ministre rival, Fathi Bachagha. Si rien n’indique que les combats soient directement liés à cette rivalité, celle-ci a néanmoins créé une ligne de fracture entre groupes armés de la Tripolitaine, affiliés à l’un ou l’autre des deux camps.

Coupures chroniques d’électricité, infrastructures endommagées, inflation… Les Libyens subissent de plein fouet les affres de l’instabilité depuis la chute de l’ancien régime. Ils ont connu une nouvelle désillusion en décembre avec le report sine die d’une élection présidentielle, ce qui a replongé leur pays riche en pétrole dans l’incertitude.

Les combats surviennent trois semaines après la tentative avortée de Fathi Bachagha, soutenu par le parlement et par l’homme fort de l’Est Khalifa Haftar, de s’emparer du pouvoir à Tripoli, siège du gouvernement intérimaire d’Abdelhamid Dbeibah. Ce coup de force manqué avait été accompagné de plusieurs heures de combats dans la capitale.