Un terrain vague. Soirée ordinaire de croisade évangélique, dans le quartier populaire de Carrefour. L’annonce placardée sur les murs, aux côtés des affiches électorales, annonçait des miracles en pagaille. On n’est pas déçu. Un pasteur nigérian débarqué des Etats-Unis porte à bout de bras un sachet de terre. «Je consacre le sol d’Haïti. A partir d’aujourd’hui, plus aucune calamité ne frappera le pays. Jésus est là!» Sept, huit mille personnes, quittent lentement l’arène. Que penseront-elles dans quelques heures quand elles entendront à la radio le décompte des nouveaux morts du choléra? Dimanche, Haïti élit un président et des représentants pour les deux Chambres. Il faudrait un miracle en effet pour que ce vote, onze mois après le séisme, change radicalement la situation des Haïtiens les plus pauvres.

Une place. La statue du vieux président Boyer est presque recouverte par les tentes des déplacés. N’émerge que sa tête, blanchie par les oiseaux. C’est un camp informel – par opposition aux immenses concentrations qui jalonnent Port-au-Prince et sur lesquelles les ONG veillent en particulier; près de 5000 personnes y vivent. Neuf cas de choléra y sont apparus depuis deux jours. Le camp de la place Boyer est situé au cœur de Pétionville, la commune qui surplombe Port-au-Prince et sert aux plus fortunés d’espace vital. A dix mètres des tentes, un des meilleurs restaurants du pays, le Quartier Latin, se transforme la nuit en usine à steaks saignants. Les expatriés de l’aide internationale, les employés de l’ONU et les bourgeois haïtiens investissent 20 dollars par plat pour changer d’ambiance.

Mais le camp est là, sur le perron. Les camps sont partout. Ils assiègent les privilégiés. «On voudrait les oublier qu’on ne le pourrait pas», affirme le premier ministre Jean-Max Bellerive dont le jardin est lui-même grignoté par les bâches. On estime à 1,3 million le nombre d’Haïtiens qui vivent sous tente depuis le tremblement de terre du 12 janvier. Place Boyer, la Croix-Rouge haïtienne s’est déplacée ce matin. La maladie avance, alors on invente de petits sketches en créole pour encourager les campeurs forcés à se laver les mains. Vingt-deux kits individuels anti-choléra sont distribués: un savon, quelques tablettes pour désinfecter l’eau, c’est tout. Vingt-deux kits pour plusieurs milliers d’habitants. «Il faut dire à vos lecteurs, là-bas en Europe, que nous n’avons pas l’habitude de vivre comme cela, sans toit, et que les ONG ne passent presque jamais ici.»

L’homme qui parle s’appelle Dorceus Gesner, il préside le comité de gestion du camp. Il évoque des apparitions ponctuelles, rares, des ONG Goal et Médecins sans frontières. «World Vision, l’organisation chrétienne, est venue aussi. Mais ce n’étaient que de belles paroles. On ne les a plus jamais vus.» Depuis six mois, aucune distribution de nourriture n’a été faite. A part un candidat à la députation qui a amené quelques sacs de riz, en échange de promesses de vote qui ne seront sans doute pas tenues. Peu d’habitants des camps possèdent des cartes électorales ou imaginent même voter dimanche. Ils ont, pour ce qu’ils appellent le «système» (ONG, ONU, gouvernement), des mots fleuris que seul le créole recèle. Une représentante de la Croix-Rouge américaine, qui passe par là, ignore si le camp est alimenté en eau traitée. Elle distribue des kits de savon. C’est sa mission.

Une base lunaire. Parallèlement à la piste de l’aéroport international Toussaint-Louverture, des dizaines de containers climatisés dessinent sur une terre blanche le quadrillage de la base logistique onusienne. Il y a un container qui fait banque, avec distributeur de billets. Un autre qui sert de cafétéria. Depuis le séisme, les services de l’ONU ont choisi ce site pour y établir leur centre de contrôle. Un employé néerlandais vient d’y passer six mois, des cernes sous les yeux. Lui aussi dort sous tente, mais électrifiée et imperméable. Il se réjouit que le tournus rapide lui permette de quitter le pays avant les élections. Plusieurs fois par semaine, la base reçoit des clusters, réunions d’ONG sur toutes sortes de sujets censées coordonner les efforts non gouvernementaux. Il suffit d’assister à l’un de ces colloques, où l’on informe brièvement sur les opérations en cours, où les approximations sont multiples et où la présence des principaux acteurs est volontaire, pour comprendre que l’immense élan de générosité après le séisme est utilisé sans logique commune.

Un village. Il porte un nom sucré, Les Abricots. Son maire est un écrivain, Jean-Claude Fignolé. Habituellement, il règle ses problèmes tout seul. «L’Etat est un cadavre et les ONG ne viennent pas chez nous parce que nous sommes trop loin de Port-au-Prince.» Les projets qu’il gère sont financés par des collectivités locales françaises avec lesquelles il traite directement. Il prône la décentralisation et l’initiative personnelle dans un pays parmi les plus aidés au monde mais qui ne cesse de s’appauvrir. Ce jeudi matin, pourtant, il se résigne à appeler la Minustah, les forces de l’ONU. «Nous sommes confrontés à de la violence liée aux élections. Il faut qu’ils viennent immédiatement.» Fignolé n’ignore pas qu’il faut deux bonnes heures sur une route de terre impraticable pour rejoindre Les Abricots depuis la ville la plus proche, Jérémie.

Le monde est au chevet d’Haïti. Personne ne sait exactement quelle fraction de l’aide internationale promise après le 12 janvier a été libérée. On parle de 15% des 10 milliards de dollars annoncés. L’Etat haïtien semble plus faible que jamais. Dans un article récent, l’écrivain Lyonel Trouillot parlait d’une «République des ONG». On ne saurait mieux dire. Peu d’Haïtiens croient que les décisions pour l’avenir du pays seront tenues depuis un palais présidentiel réduit à une tente. «Le pouvoir n’est pas là», dit cette femme sur le Champ-de-Mars. «Il est là-haut!» Elle pointe du doigt le ciel lourd, d’une saison des pluies qui s’éternise.