Là-bas, en Haïti, on ne parle pas de séisme. On évoque pudiquement «le 12 janvier». Le jour où la terre a tremblé. Le Temps a suivi, depuis le mois de mai 2010, la reconstruction, au plus près des habitants de l’île. Quelques-uns d’entre eux ont raconté leur quotidien, leurs états d’âme, le choléra et les élections. Voici un best of de ces contributions originales, rédigées par l’écrivaine Kettly Mars, l’ergothérapeute suisse Sophie Lubrano, les étudiants Ernso et Nicxon Digacin, ainsi que l’animateur radio Carel Pedre.

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24 mai 2010. «Plus ça change, plus c’est pareil» (Kettly Mars)

«Partir pour ne plus avoir peur, pour oublier les morts, les disparus, les deuils impossibles à faire. Chaque Haïtien aujourd’hui rêve de partir, plus que jamais. Pourquoi pas? Ceux qui partent sont plus utiles au pays. Deux milliards de dollars américains par année de transferts bancaires vers Haïti, ce n’est pas rien. Beaucoup plus que le PIB annuel de la nation…

Et puis il y a ceux qui restent. Ceux qui décident, ou ne décident pas (faute de choix) d’habiter la terre d’Haïti. Ceux qui décident de résister à toutes les dérives, aux catastrophes naturelles et politiciennes. Ceux qui encore une fois prennent les rues, pour manifester contre la vie chère et la collaboration du gouvernement avec les impérialismes au visage humanitaire.

Port-au-Prince, Gonaïves, Les Cayes, la grogne monte. On veut l’accélération de la distribution de l’aide, on veut des emplois, des logements décents. On veut vivre dans la dignité. On dénonce l’improvisation dans la reconstruction, les tentatives de museler les organisations communautaires et les syndicats. On veut le départ du président. Il ne prend même pas de gants pour violer la Constitution, il a l’aval de l’international. L’opacité des décisions au niveau du pouvoir dérange et inquiète le peuple. Et en face, les forces de l’ordre locales, les militaires américains, les Casques bleus, la bastonnade et les gaz lacrymogènes. Tout cela a un goût de déjà-vu. Ici, plus ça change, plus c’est pareil.»

25 mai. «Je n’arrive pas à dormir» (Sophie Lubrano)

«Arrivée en Haïti le 3 février 2010, j’ai été envoyée par Handicap International dans le cadre d’une mission humanitaire d’urgence.

Je sais déjà qu’il y aura un avant et un après, je sais aussi qu’on ne revient pas la même d’une expérience comme celle que je vais vivre. Je repense aux conseils qui m’ont été donnés par mes proches: partager les moments difficiles avec les collègues, ne pas s’isoler, ne pas s’oublier et aller aux priorités (j’ai compris ce dernier conseil lorsque j’ai vu la charge de travail et le nombre de blessés dans certains hôpitaux). Je n’arrive pas à dormir…»

3 juin. «Le peuple est livré à lui-même» (Carel Pedre)

«Du 1er juin au 30 novembre, c’est la saison cyclonique dans l’océan Atlantique. En Haïti, depuis le passage du cyclone Jeanne en 2004 qui a fait plus de 3000 morts aux Gonaïves, à Mapou et à Fonds-Verrettes, des dégâts considérables dans le Nord-Ouest et l’Artibonite, le peuple haïtien a une peur bleue de cette période de l’année. Placé dans le bassin des Caraïbes, le pays n’est pas à l’abri des cyclones tropicaux les plus dévastateurs. Pourtant, il semble que les autorités du pays ne soient pas au courant des dangers qui nous menacent chaque année. Rien n’est fait pour protéger notre environnement qui se dégrade jour après jour. Aucune gestion concrète de nos ravines et nos bassins versants les plus vulnérables. Le peuple est livré à lui-même.

Pourquoi existe-t-il un Ministère de l’environnement et un Ministère des travaux publics, un Centre national d’équipement, un Bureau de la protection civile? Pourquoi mes taxes paient-elles des incapables qui ne font pas leur travail? Que se passera-t-il si l’on est touché par un cyclone majeur dans les jours à venir? Quand est-ce qu’on va enfin mettre le peuple à l’abri?

Autant de questions qui nous passent par la tête, nous, cette minorité qui croit encore en l’avenir et à un mieux-être pour les générations futures. Que Dieu protège Haïti.»

15 juin. «Le regard de l’autre, notre malédiction» (K.M.)

«J’ai suivi l’autre jour à la télévision un reportage d’une télévision étrangère sur la situation post-séisme en Haïti. La scène d’ouverture se déroulait au cimetière de Port-au-Prince. Deux mauvais acteurs locaux simulaient devant une tombe un rituel vaudou avec des poupées rouges et noires. Cela sentait le faux et l’amateurisme à plein nez. Le reste du film n’était qu’un balayage des décombres non relevés et de la misère des camps de sinistrés. Pas un mot sur les écoles qui recommencent à fonctionner même si c’est dans des conditions précaires. Pas une image sur les efforts pour donner un encadrement psychologique aux enfants dans certaines écoles et dans certains camps. Pas un intérêt pour les Haïtiens du secteur privé qui font des distributions de produits aux nécessiteux. Silence sur tout ce qui se fait de positif, avec les moyens du bord, sans les milliards promis par la communauté internationale qu’on attend toujours. Il est vrai que ces efforts sont bien minces devant l’immensité des besoins et la précarité des moyens, mais ces efforts demandent d’autant plus de foi pour être maintenus. Et je ne voudrais pas passer sous silence les étrangers qui nous aident vraiment, c’est-à-dire qui nous aident dans le respect et la dignité.

Que cherche le regard de l’Autre en Haïti?

Nous succombons peut-être sous le poids d’une malédiction. Mais c’est le regard de l’Autre, notre malédiction.»

18 juin. «Tenter de rejoindre le temps perdu!» (Ernso Digacin)

«Ordinairement à la faculté, l’année académique s’étend sur une période de neuf mois. L’absence répétée de certains professeurs empêche parfois de boucler certaines matières et voilà maintenant environ trois mois de non-fonctionnement. Le décanat nous propose de revoir en quatre mois les différentes matières. Ne voulant pas perdre l’année, les étudiants sont hypermotivés, ils viennent chaque jour à la faculté. Comme a dit le doyen au cours d’une réunion, «nous allons tenter de rejoindre le temps perdu!» Je pense qu’avec la volonté, nous y parviendrons.»

5 août. «Je n’ai pas de solutions» (K.M.)

«Plus je réfléchis et plus je constate ce qui se passe autour de moi, plus le mot «Reconstruction» et l’expression «Reconstruire» (ou «Refonder») Haïti me paraissent une imposture. J’entends déjà les répliques: «Encore une intellectuelle, toujours à critiquer, à porter des jugements, mais jamais de solution, mais jamais là où les choses brûlent.» Je n’ai en effet pas de solutions à la (Re) construction d’Haïti. Personne n’en a.

Comment reconstruire ce qui n’existait pas?»

7 septembre. «Qu’ont-ils fait de notre dignité?» (Nicxon Digasin)

«En lisant un journal, le week-end passé, j’ai trouvé une annonce pour un poste vacant dans une ONG internationale qui coopère à la reconstruction d’Haïti. Comme je cherche du travail et que j’ai les qualifications requises pour le poste, je me suis décidé à postuler.

Arrivé au local de l’ONG, j’ai trouvé une longue file de personnes qui attendaient debout devant la barrière, sous un soleil piquant, ayant chacune une grande enveloppe jaune à la main. Ils se piétinaient, s’engueulaient, se bousculaient. Leurs visages décharnés, crépis d’un mortier de sueur et de poussière, évoquaient les visages de nos ancêtres sur les négriers. Un peu découragé, je ne voyais pas comment j’allais faire la queue dans cette ligne qui ressemblait à un volcan en éruption, où près d’une trentaine de personnes me précédaient. Je n’avais pas le choix. J’ai absolument besoin d’un emploi. Je me suis résigné. J’ai fait la queue. Le soleil chauffait tellement fort sur nos têtes que j’arrivais à peine à respirer. Les voitures qui passaient à toute vitesse nous couvraient de poussière.

On a attendu près d’une heure avant que le gardien, un «entre-deux-âges» de très grande taille, avec son fusil en bandoulière, le front plissé, ouvre la barrière. Puis, comme un bourreau à des prisonniers que l’on s’apprête à exécuter, il nous fait signe de lui remettre les enveloppes. L’un après l’autre, on s’exécute mais la ligne était interminable parce qu’à chaque instant de nouveaux postulants arrivaient. Ces scènes d’humiliation se jouent tous les jours devant les locaux des ONG en Haïti. Qu’ont-ils fait de notre dignité?»

12 octobre. «Dina ne porte toujours pas de jupe» (S..L.)

«Elle s’appelle Dina, elle a 11 ans. La première fois que je la vois au centre d’appareillage, elle ressemble à un petit oiseau blessé. Elle ne parle pratiquement pas et met beaucoup de temps pour répondre aux questions que je lui pose…

Je finirai quand même par apprendre qu’elle ne veut plus jamais porter de jupe parce qu’elle a honte de son amputation et qu’elle ne veut surtout pas qu’on la voie avec cette prothèse qui lui rappelle trop ce jour où sa maison lui est tombée dessus.

La honte! Quel terrible mot pour une si grande souffrance…

Dina ne porte toujours pas de jupe aujourd’hui… Est-ce qu’un jour elle en reportera une, sur le chemin de l’école?»

12 novembre. «Notre descente aux enfers» (K. M.)

«La loi des séries se vérifie encore une fois en Haïti. L’île caraïbe est à la une des catastrophes mondiales de l’année 2010, depuis le désormais historique séisme du mardi 12 janvier, jusqu’à ce vendredi 12 novembre 2010 où le choléra enlève 80 vies par jour, alors que de nouveaux sinistrés sont venus s’ajouter aux déplacés du séisme, à la suite du récent passage de l’ouragan Tomas. Les catastrophes se suivent, et la situation du pays est préoccupante. Un million de personnes vivent encore sous des tentes. Les prochaines élections présidentielles et parlementaires semblent dériver vers une violence qui menace le processus électoral lui-même. On en vient à se demander si tout ce qu’on lit dans la presse locale – des distributions d’armes à certains endroits, aux membres de certains partis, des actes d’agressions armées sur des membres de partis politiques – ne présage pas d’un éclatement de la violence politique. Ce qui serait une étape supplémentaire dans notre descente aux enfers.»