La menace est invisible. Il faut traverser une espèce de pataugeoire désinfectante dont le fond est imbibé de chlore. A l’hôpital général de Port-au-Prince, la nouvelle section réservée aux malades atteints par le choléra est un camp retranché auquel on n’accède pas sans raison. Des employés en combinaison totale brûlent les eaux usées pour que rien ne sorte de la zone confinée. Une vingtaine de patients font quotidiennement leur entrée dans le service. Ce sont des lits de fortune dont le sommier est percé et qui donnent sur un sceau; la diarrhée aiguë des malades est un écoulement permanent qui peut tuer en cinq heures.

Chef du service des maladies infectieuses, le docteur Yves Lambert parle avec une mère dont l’enfant de 2 ans a manqué de peu la mort. Elle a attendu une nuit avant d’hospitaliser son fils. Dans un pays qui n’a pas connu de cas de choléra depuis plusieurs décennies, la maladie reste encore largement une abstraction. «Aujourd’hui, une femme de 24 ans est arrivée ici pour mourir. Cela faisait trois jours qu’elle se vidait. Les gens doutent encore de la réalité de l’épidémie.» A Port-au-Prince, pourtant, la situation est encore tenable.

Une dizaine de centres de traitement sont apparus dans la ville, créés par Médecins sans frontières. Avec les séquelles évidentes du séisme du 12 janvier, la promiscuité et l’insalubrité dans les camps de déplacés (plus de un million de personnes y vivent), la capitale haïtienne est une bombe épidémique à retardement. Chef de mission de MSF Suisse, Stéphane Reynier de Montlaux observe un doublement quotidien des admissions. Et une difficulté persistante à obtenir des terrains pour y implanter de nouveaux centres de traitement du choléra. «Les communautés refusent de vivre à proximité des malades. Ils craignent la contagion.»

Dans les départements du centre et du nord d’Haïti, l’épidémie s’étend de manière exponentielle. A Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, MSF vient de terminer l’installation d’un centre sur un terrain de football. Plusieurs dizaines de cas sont avérés chaque jour, sans compter les nombreux malades des régions rurales qui n’arrivent pas dans les lieux de soins et sont enterrés dans la précipitation. «MSF est la seule organisation active sur l’épidémie dans le nord. Nous avons besoin de soutien. Malgré les gigantesques promesses de dons après le séisme, la réponse internationale contre le choléra est encore inexistante.»

Dans le camp du Golf Club qui abrite depuis le 12 janvier plus de cinquante mille Port-au-Princiers, le centre est prêt à accueillir d’éventuels malades. Pour l’heure, il n’en traite que deux et ils proviennent des quartiers adjacents. L’alimentation en eau traitée a permis d’éviter la contamination. Pour Yves Lambert, la propagation de l’épidémie n’en est que plus inacceptable. «Nous avons connu deux catastrophes en Haïti. Un séisme, le 12 janvier. Et l’arrivée massive des ONG à partir du 13. Elles ne se coordonnent absolument pas. Le choléra est une maladie des pauvres qui s’évite facilement.»

Selon la représentante des ONG haïtiennes dans la Commission de reconstruction haïtienne, Lody Auguste, les projections de l’Organisation mondiale de la santé, qui parlent déjà de deux cent mille cas probables de choléra dans les prochains mois en Haïti, ne font qu’alimenter la panique. «Je trouve farfelu que l’on annonce des chiffres aussi alarmants depuis Washington. Nous devons êtres pragmatiques, ne pas donner de champ à la psychose et favoriser les campagnes de sensibilisation.»

Dans la tente qui sert de quartier général au gouvernement haïtien, située derrière le Palais national détruit, le président René Préval multiplie les interventions télévisées. Il y a quelques jours, déjà, il passait son temps à donner des recommandations aux populations pour éviter les dégâts du cyclone Tomas. Là, il invite les Haïtiens à bouillir tout ce qu’ils consomment et à se laver les mains. Le premier ministre Jean-Max Bellerive, dans une interview accordée au Temps, évoque une situation d’alerte permanente qui dure depuis le 12 janvier en Haïti.

«Après le séisme, l’ouragan et le choléra, il ne nous manque plus que les sauterelles. Nous n’avons pas le temps de résoudre une crise qu’une nouvelle se présente. Nous essayons de maintenir une certaine cohésion mais c’est compliqué. Il y a une gêne aussi à devoir demander l’aide de la communauté internationale à chaque malheur.» On estime déjà à plus de quinze mille les cas de choléra en Haïti et près de 920 décès. L’épidémie est l’enfant du séisme du 12 janvier. Des manifestations apparaissent déjà dans le pays pour dénoncer la force d’intervention de l’ONU dont les Casques bleus asiatiques auraient importé la maladie.

C’est un pays qui s’apprête à élire un nouveau président le 28 novembre. Sur les murs de la capitale, les candidats souriants annoncent un avenir radieux. La gabegie nationale et internationale dans laquelle se retrouve plongé aujourd’hui Haïti leur donne déjà tort.