racisme

A Halle, un attentat qui effraie l’Allemagne

Un assaillant a tenté hier d’entrer dans la synagogue de la ville, bondée en ce jour de célébration du Yom Kippour, Jour du Grand Pardon, avant d’attaquer un restaurant turc. Les autorités évoquent la piste de l’extrême droite

L'attaque d'un tireur contre une synagogue de Halle en Allemagne mercredi a été diffusée pendant 35 minutes sur Twitch, a indiqué la plateforme de streaming. Cinq personnes l'ont vue en direct. Quelque 2200 personnes ont ensuite vu la version conservée sur Twitch, avant qu'elle ne soit supprimée, a précisé la plateforme spécialisée dans les jeux vidéo et l'e-sport, dans plusieurs tweets. Elle a ajouté que la vidéo a ensuite été partagée «de manière coordonnée» par le biais de messageries tierces. Selon Twitch, le compte sur lequel le tireur a diffusé son attaque a été créé il y a deux mois environ. Sur ce compte, il n'y avait eu qu'un seul essai de retransmission en direct avant l'attaque de mercredi. «Une fois la vidéo éliminée, nous avons partagé l'information avec un consortium de notre secteur d'activité pour aider à prévenir la prolifération de ce contenu. Nous prenons cela très au sérieux et nous nous engageons à travailler avec nos pairs, les forces de l'ordre et toutes les parties prenantes pour protéger notre communauté» , a indiqué une porte-parole de Twitch.

L’attaque a fait deux morts, deux blessés et a visé un restaurant turc ainsi que la synagogue de Halle. En ce mercredi 9 octobre, la communauté juive célébrait le Yom Kippour, la fête du grand pardon. Selon certaines sources policières, l’assaillant aurait agi seul et serait un Allemand de 27 ans, connu pour ses positions négationnistes. Vêtu d’un treillis de combat militaire et d’un casque, il aurait tenté de pénétrer peu après midi dans la synagogue, sans succès. Au moment des faits «entre 70 et 80 personnes se trouvaient dans la synagogue, a expliqué Max Privorozki, président de la communauté juive de Halle, au magazine Der Spiegel. L’assaillant a tiré plusieurs fois sur la porte et jeté plusieurs cocktails Molotov, des fusils ou des grenades pour pénétrer mais la porte est restée fermée.»

Scène néonazie

L’assaillant aurait ensuite attaqué un restaurant turc, avec une grenade, avant de tirer et de tuer un client. D’autres sources évoquent une grenade lancée dans le cimetière juif, sans que la police le confirme. L’homme aurait ensuite pris la fuite, foncé dans un taxi avant d’être blessé et interpellé. Selon certains médias, il aurait filmé ses deux attaques avant de les télécharger sur internet. Hier soir, vers 20h, les opérations de police se poursuivaient, dans l’espoir de mettre la main sur de possibles complices. Plus tôt dans l’après-midi, deux personnes ont été blessées lors d’une attaque à Landsberg, à 15 km de là, sans qu’un lien soit confirmé par la police.

Saisi de l’affaire, le parquet antiterroriste a confirmé avoir «des preuves suffisantes d’un possible lien avec les milieux d’extrême droite». La ville de Halle est connue depuis longtemps pour sa scène néonazie. Le groupuscule NSU, responsable de dix meurtres dans les années 2000, avait notamment eu des contacts dans cette ville. 

Sans compter que l'auteur de l'attentat a publié sur internet un «manifeste» antisémite, ont affirmé l'observatoire du terrorisme SITE et le quotidien Die Welt. La directrice de SITE, Rita Katz, a indiqué sur Twitter que ce document «semble avoir été créé il y a une semaine, le 1er octobre». Selon elle, il montre «des photos des armes et des munitions utilisées» , dont des «armes de fabrication artisanale», et fait part de l'objectif de «tuer autant d'anti-Blancs que possible, de préférence des Juifs». Die Welt rapporte sur son site internet que le texte mentionne spécifiquement le projet d'attaquer la synagogue de Halle lors de la fête juive de Yom Kippour, et de survivre.

Reiner Haseloff, ministre-président de la Saxe-Anhalt, s’est dit «consterné par cet acte détestable». Il a condamné «une attaque lâche contre la coexistence pacifique du pays».

Des extrémistes qui s'arment toujours plus

Cette attaque vient confirmer une tendance observée depuis plusieurs mois, à savoir une recrudescence des délits et actes de violence commis par des personnes proches de l’extrême droite. Selon le Ministère allemand de l’intérieur, 8605 délits ont été comptabilisés au premier semestre 2019, soit 900 de plus qu’en 2018 sur la même période. Parmi eux figurent 363 actes violents et 179 personnes blessées. Selon les services du renseignement intérieur, 24 100 personnes étaient par ailleurs classées comme extrémistes de droite, dont la moitié prêtes à la violence. Ce chiffre progresse de manière continue depuis 2014 et a atteint «un niveau record» selon le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer.

Ces extrémistes auraient aussi tendance à davantage s’armer. L’an dernier, les services de police ont mis la main sur plus d’un millier d’armes dans le cadre de 563 enquêtes sur des actes liés à l’extrême droite. Une hausse de 60% sur un an.

Menaces de mort

Pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne, un homme politique a par ailleurs été assassiné par l’extrême droite. Walter Lübcke, préfet de la ville de Kassel, a été tué début juin par un homme proche des milieux néonazis. Cet assassinat a poussé de nombreux élus locaux à briser le silence et à révéler qu’ils étaient victimes de menaces. «Je continue de recevoir des menaces de mort», confirmait mardi 8 octobre la maire de Cologne, Henriette Reker, lors d’une conférence à Berlin. «Menacer quelqu’un est le premier pas avant de passer à l’acte», juge-t-elle. La maire de Cologne a elle-même été grièvement blessée après une agression au couteau en 2015.

«Cette recrudescence de délits liés à l’extrême droite aurait été impensable sans le climat de radicalisation politique observé depuis 2015», assure le politologue Hajo Funke, de l’Université libre de Berlin. «La mort de Walter Lübcke révèle le niveau de danger que représente désormais l’extrême droite dans ce pays. L’Etat de droit a rarement été défié à ce point», expliquait-il mardi à Berlin. L’attaque de Halle le confirme.

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