C’est à la veille du ramadan, le mois de jeûne et de prières des musulmans, que le régime syrien a lancé, dimanche à l’aube, l’un des plus violents assauts contre les manifestants en quatre mois et demi de soulèvement populaire. Les opérations militaires menées simultanément dans plusieurs villes de Syrie ont fait près de 140 morts, dont plus de la moitié à Hama, selon un bilan fourni par les comités de coordination locale en Syrie, un réseau d’activistes à la pointe de la contestation. Des organisations des droits de l’homme syriennes avancent, ­elles, un chiffre bien plus élevé.

Sous un ciel alourdi d’une épaisse fumée noire, des adolescents transportent des corps inanimés dans des rues encombrées de véhicules écrasés. D’autres s’abritent derrière des barricades de briques ou de sacs de sable, tandis que claquent les coups de feu. Les vidéos amateurs en provenance de Hama sont nombreuses.

Vendredi, les Syriens avaient manifesté avec le slogan: «Votre silence nous tue.» Dimanche, les images qu’ils ont transmises sont parfois insoutenables. L’une montre un homme décapité par un tir de gros calibre, une autre un survivant exhibant une jambe écrasée, dit-il, par un char. Il y a aussi cette vidéo qui s’arrête brutalement, une balle frappant en direct celui qui filmait. Sa caméra, braquée sur un paysage de guerre, s’immobilise sur le gris du bitume.

D’après le témoignage recueilli auprès d’un activiste de Hama, «les chars ont pénétré par les quatre axes principaux de la ville. Dans l’entrée nord, des véhicules blindés ont tiré au hasard sur les habitations. Les hôpitaux Al-Horani, Badr, Al-Hikmeh sont débordés par le nombre de blessés et sont en pénurie de sang.»

Hama, entrée massivement dans la contestation le 3 juin, avait semblé jouir d’un statut particulier. Le premier jour, la répression avait fait près de 70 morts selon les activistes. Mais les forces de sécurité avaient ensuite déserté la ville, laissant les habitants investir la grande place Al-Assi. Plusieurs vendredis durant, ce lieu était devenu le théâtre d’immenses rassemblements réclamant «la chute du régime».

Suite à une vague d’arrestations, les manifestants avaient même dressé des barricades dans l’espoir de stopper les raids des forces de sécurité. Les chars étaient postés depuis trois semaines autour de la cité, mais n’y étaient pas encore entrés. Une exception locale souvent attribuée au lourd passé de Hama, restée dans l’esprit de nombreux Syriens une «ville martyre». Une révolte déclenchée à Hama en 1982 avait été écrasée par les forces d’Hafez el-Assad, le père du président actuel, lors d’une opération militaire qui avait coûté la vie à plus de 10 000 de ses habitants.

La violence de l’assaut de dimanche montre que si le régime a hésité à intervenir dans Hama, ses réserves ont désormais disparu. La date choisie ne relève pas du hasard. Le ramadan, qui débute le 1er août, est un mois de prières durant lequel la fréquentation des mosquées, seuls espaces de rassemblements autorisés en Syrie, est quotidienne. Les activistes, qui jusqu’à présent organisaient des manifestations le vendredi, après la prière hebdomadaire, ont déjà prévenu que leur mouvement allait s’intensifier.

«Depuis le début de la révolution, le régime a fait face à près de vingt vendredis de mobilisation. Avec le ramadan, il sait que ce sera vendredi tous les jours», résume un activiste syrien sous le couvert de l’anonymat. Selon lui, frapper aussi fort à la veille de ce mois saint ou prendre pour cible des mosquées (une vidéo montre des tirs sur le minaret de la mosquée Al-Sahan, à Hama) relève aussi d’une «tactique visant à provoquer les islamistes et à créer des conflits confessionnels».

Depuis le début de la révolte, les autorités syriennes affirment que les morts, attribués par les opposants à la répression, sont l’œuvre de «gangs armés» ou de «terroristes islamistes infiltrés» dans la population. Dans son compte rendu des événements de dimanche à Hama, l’agence de presse officielle Sana a indiqué que «des groupes armés parcourent les rues de la ville sur des motocycles munis d’armes automatiques, imposent le couvre-feu aux citoyens et mettent le feu aux biens publics» et qu’un «élément des forces de l’ordre» a été tué.

Dimanche soir, les comités de coordination en Syrie ont appelé «ceux qui doutaient encore de la nature criminelle du régime» à rejoindre la contestation et le peuple syrien à «entamer, dès à présent, la grève générale».

Les comités de coordination en Syrie ont appelé à «entamer, dès à présent, la grève générale»