Nouvelles frontières

Quand ils reviendront

Depuis un quart de siècle, Han Dongfang incarne la lutte syndicale chinoise, quand bien même il a été banni de son pays il y a 23 ans. En mai 1989, il avait fondé le premier syndicat ouvrier libre du pays sur la place Tiananmen, lieu de ralliement des manifestants en faveur d’une démocratisation du régime. Il avait ainsi opéré la jonction entre le monde étudiant et le prolétariat, une dynamique mortelle pour le Parti communiste. C’est donc tout naturellement que Han Dongfang se retrouva en tête de liste des personnes les plus recherchées de Chine lorsque le pouvoir enclencha la répression, le 4 juin 1989.

Dans une récente biographie publiée en français*, Han Dongfang relate en quelques pages ces journées d’une extraordinaire intensité dramatique. Quelques heures avant l’arrivée des chars, il avait été exfiltré du centre de Pékin par des camarades lui expliquant qu’il serait plus utile dans le rôle d’un futur Lech Walesa chinois, plutôt que de tomber en martyr sous les balles de l’Armée populaire de libération. Il devait vivre. C’est ainsi qu’il s’enfuit à bicyclette en compagnie de sa femme chez sa belle-famille. Mais en voyant, le soir suivant, défiler à la télévision sa photo et son nom sous la mention de «contre-révolutionnaire», il décide de se rendre à la police. Il évitera des ennuis à sa famille et ses chances de survie seront plus élevées que s’il devait être traqué, calcule-t-il.

Quelques jours plus tard, de retour à Pékin, il se présente à un commissariat. «Je suis Han Dongfang, je suis recherché par la police, je me rends», explique-t-il à un policier en faction qui lui indique le secrétariat du poste. «Ne sois pas stupide, pars, puisque personne ne te reconnaît», pense-t-il, presque déçu de ne pas être aussitôt identifié. C’est alors qu’un agent en civil l’interpelle:

– Tu es Han Dongfang?

– Oui.

– Qu’est-ce que tu fous là?

Han Dongfang passera ensuite 22 mois en prison où il contractera la tuberculose. Alors qu’il est à l’agonie, les Etats-Unis obtiendront sa libération. En 1994, il s’installera à Hongkong qui deviendra, trois ans plus tard, une région administrative spéciale de la République populaire de Chine. C’est de cette base arrière, semi-autonome, qu’il poursuit son combat grâce à une émission de radio qui donne la parole aux ouvriers du continent chinois.

Ce même 4 juin 1989, Solidarnosc remportait les premières élections législatives semi-démocratiques de Pologne. Un an plus tard, Lech Walesa était élu à la présidence de l’Etat. Entre-temps, Han Dongfang s’est converti au christianisme. Mais il a renoncé à se rêver en Lech Walesa de son pays: la religion n’y joue pas le même rôle qu’en Pologne. Surtout, il se méfie de la récupération politique du syndicalisme. Ce serait le condamner. Son but est plus modeste, ou pragmatique, et, en fait, il n’a jamais changé: créer le premier syndicat indépendant de Chine, avec ou sans démocratie, précise-t-il aujourd’hui.

En visionnant ces jours-ci les images d’archives de ce printemps 1989 qui foisonnent sur YouTube, on est frappé par la détermination de cette jeunesse post-maoïste assoiffée de changement. Avec le recul, cela pourrait passer pour de la naïveté face à l’inéluctable fin qui se dessine, celle d’un massacre. Comme hier sur la place Tahrir, au Caire, l’espoir d’une ère nouvelle, au nom des mêmes valeurs – justice sociale, liberté, démocratie – semble pouvoir transformer le monde, tout rendre possible. Que nous dit l’échec de ces révolutions? Ces aspirations sont-elles impropres aux peuples asiatiques ou africains, comme le disent les tenants de l’ordre répressif?

Sur l’un de ces films, alors que les détonations claquent dans le ciel pékinois, on peut voir la fuite du dernier quarteron de manifestants qui se trouvait sur Tiananmen. Certains chantent L’Internationale, d’autres pleurent. Des banderoles affichent «A bas le fascisme»; «Stoppez la loi martiale». La séquence se termine avec des jeunes qui hurlent: «Women hui huilai, women hui huilai», «Nous reviendrons, nous reviendrons».

Han Dongfang attend toujours l’autorisation de rentrer. * Mon Combat pour les ouvriers chinois. Han Dongfang avec la collaboration de Michaël Sztanke. Editions Michel Lafon.

Certains chantent «L’Internationale», d’autres pleurent. Sur les banderoles, on lit «A bas le fascisme»