Les Han, l’autre grand empire

D’un côté Rome,de l’autre Chang’an: en l’an 0, ce sontles deux principaux pôles de civilisation

Les grands axesdu monde chinois se mettent alors en place

Lorsqu’un certain Jésus de Nazareth naît, une révolution de palais est en marche à la cour des Han. A Chang’an – l’actuel Xi’an –, Wang Mang s’empare du pouvoir pour instaurer une nouvelle dynastie (Xin). Le régent se proclame empereur. Son règne ne durera qu’une quinzaine d’années, la dynastie des Han (–206 à +220), qui donnera son nom à tout un peuple, reprenant vite ses droits.

A dix mille kilomètres de Rome, les intrigues politiques, meurtres et règlements de comptes sont aussi chose commune dans ce qu’on appellera plus tard la Chine. Alors que la République romaine bascule dans l’empire, la lignée des Han est chahutée. Ce sont alors les deux plus grands empires d’un monde encore largement disparates, dont les multiples royaumes s’ignorent. Des contacts entre Rome et Chang’an existent par l’intermédiaire des peuples d’Asie centrale (la Chine est désignée sous le nom de Sères ou pays de la soie dans le monde méditerranéen, et Rome apparaît peut-être sous l’appellation Daqin dans les archives chinoises). Mais ils sont ténus.

Empire romain – Empire Han: les similitudes sont troublantes. En l’an 2 ap. J.-C., écrit le sinologue Jacques Gernet dans sa somme qui fait toujours référence, Le Monde chinois, un premier recensement de l’administration Han fait état de 12 336 470 familles, soit très exactement 51 671 400 individus. 50 millions, c’est aussi le nombre de sujets de l’Empire romain à cette époque. Par leurs expéditions militaires, commerciales et diplomatiques, les Han vont s’étendre de la grande plaine du nord de la Chine vers les déserts de l’ouest, les steppes du nord, la Corée, le Vietnam. Cette expansion territoriale s’opère sous le règne de l’empereur Wudi (156-87 av. J.-C.).

A Rome comme à Chang’an, les élites ne sont pas encore sous l’emprise du religieux, comme ce sera le cas durant la période moyenâgeuse. «Rome a digéré l’âge d’or philosophique de la Grèce comme l’Empire Han l’a fait de l’âge d’or des royaumes combattants», explique Nicolas Zufferey, professeur de sinologie à l’Université de Genève. Socrate et Aristote sont contemporains de Confucius et Lao Tseu. Du temps de Jésus, les Cicéron et Lucrèce ont leurs pendants chinois avec Wang Chong ou Yang Xiong: «Des esprits critiques d’une étonnante modernité, si on les compare avec les penseurs des siècles suivants, lorsque la foi deviendra beaucoup plus importante dans le champ politique», poursuit le sinologue.

Alors que se construisent ces deux pôles civilisationnels, avec leurs institutions, apparaissent de façon tout aussi notoire leurs différences. Les quatre siècles de la dynastie Han vont forger l’identité chinoise fondée sur l’unité, notion dès lors considérée comme naturelle par la plupart des Chinois. Quand Rome évolue vers un empire féodal préservant l’autonomie de ses fiefs, Chang’an met en place un pouvoir centralisé cimenté par le confucianisme et une administration complexe qui inspirera l’Europe des siècles plus tard. L’invention du papier, au même moment, facilite cette organisation de l’Etat.

Rome est un empire maritime et conscient de côtoyer d’autres civilisations plus anciennes, comme la Grèce et l’Egypte. La Chine, au contraire, est tournée vers l’intérieur, la terre, sans véritable concurrence, ses voisins étant considérés comme des «barbares» à ignorer, tenir à l’écart ou éventuellement à intégrer dans l’aire de la civilisation impériale. Du coup, elle se considère comme le centre de l’univers, son empereur étant l’intercesseur entre le ciel et la Terre. Alors que l’économie romaine se développe par le commerce et l’esclavage, celle des Han repose sur de grands travaux hydrauliques ou militaires (la Grande Muraille) dirigés par l’Etat avec un moindre recours aux esclaves.

Au début de l’ère chrétienne, Rome comme Chang’an ont une population évaluée entre 500 000 et un million d’habitants. Mais alors que la capitale romaine est une ville ouverte où règne une certaine anarchie, celle des Han est soumise à une organisation spatiale rigoureuse. Structurés en damiers, ses quartiers – entourés d’une impressionnante enceinte – sont soumis à un strict couvre-feu. «Le souci de l’ordre est beaucoup plus important en Chine, poursuit Nicolas Zufferey. A l’histoire romaine est volontiers accolée l’image de l’empereur fou (Caligula, Néron ou Tibère). Cette figure n’existe pas à la cour des Han, qui, généralement, parvient à se débarrasser des empereurs vraiment incapables.»

Au IVe siècle, le christianisme deviendra religion officielle de l’Empire romain. La destinée des héritiers du récit de Jésus sur les terres de culture chinoise sera moins glorieuse. Au XVIIe siècle, les jésuites échoueront totalement dans leur tentative de convertir l’empereur de Chine.

A Rome est volontiers accolée l’image de l’empereur fou. Cette figure n’existe pasà la cour des Han