Elle a sans doute peu dormi. On l’imagine cette nuit devant son écran en appel visio avec son pays, ses amis là-bas en Ukraine. Elle dit qu’elle a déjà bu beaucoup de cafés. N’en commandera pas un énième. Réclame donc un verre de vin blanc. Il est 10h. «Je suis une Slave», sourit-elle. Le chardonnay est apporté sur un plateau par le serveur. Il connaît Hanna Perekhoda. Elle aime à rencontrer la presse au Cygne, brasserie lausannoise sympa. L’autre jour, c’était TV5Monde, ensuite un média belge. Le serveur est soulagé: nul besoin de pousser le mobilier, un coin de table suffit à un journaliste de presse écrite.

Par quoi commencer? semblent interroger les grands yeux d’Hanna. L’effroi et le chagrin évidemment lorsque, le 24 février, son pays est envahi et qu’elle est là à Lausanne, loin de la chère patrie. Alors, puisqu’il faut bien sécher les larmes, autant le faire avec le drapeau bleu et jaune. Le 26, avec d’autres, elle est place des Nations à Genève, face à l’ONU pour hurler sa rage.

Sur le terrain

Depuis, elle est en première ligne, assumant à la fois son engagement et son poste d’assistante et doctorante en sciences politiques à l’Unil. Elle pratique désormais la chose politique sur le terrain. Il y a deux semaines de cela, elle était de retour en Ukraine, à Lviv, avec une délégation d’une trentaine d’Européennes et d’Européens, dont trois Suisses, des gens d’Ensemble à gauche. «Rencontre avec des ONG locales, savoir ce dont ils ont besoin, pour les aider», résume-t-elle.

A Lviv, une vie presque normale s’il n’y avait pas ces sirènes et la course vers les caves. Forcément, sur cette terre de naissance, les souvenirs, les réminiscences ont afflué. Hanna a grandi à Donetsk, dans ce Donbass aujourd’hui sous les bombes. Fille unique choyée par ses parents et ses grands-parents russophones. «Les russophones n’ont pas forcément d’attache avec la Russie de Poutine, la langue russe en Ukraine vient d’une longue histoire coloniale», explique-t-elle.

Mère et père sont diplômés, mais sans offre de travail. Alors lui fait le chauffeur de taxi et elle tient un kiosque à fleurs. Hanna travaille bien à l’école, «même si l’enseignement portait l’empreinte du système soviétique et que les profs étaient sous-payés et peu motivés». Elle décroche en fin d’études une médaille d’or, distinction héritée là aussi de l’ancienne puissance soviétique. La meilleure de sa promotion, le choix de la fac donc.

En 2011, elle est à Kiev, la capitale, à la prestigieuse Université Taras-Chevtchenko. S’inscrit en langue française, car elle a une tante qui vit en Suisse. En cas de départ, cela peut être pratique. Deux ans plus tard, elle rallie les rives du Léman, entre à l’UNIL en Fac de lettres et études slaves. Elle enregistre tous les cours et les retranscrit le soir à la main. Le Suisse a beau parler lentement, elle ne comprend pas tout.

La guerre du Donbass, en 2014, développe chez elle un intérêt pour la chose politique. Elle s’inscrit en sciences politiques, entame un master. Pour les besoins de sa thèse, elle se rend souvent à Moscou pour consulter un fonds d’archives. En février 2022, elle y est lorsque Poutine entre en guerre. Elle voit des chars russes rouler vers son pays. Elle pleure en filmant.

Retour en Suisse. Elle fonde le Comité Ukraine qui soutient les organisations progressistes, féministes, écologistes et antiautoritaires ukrainiennes. On envoie des médicaments mais on débat aussi de l’après-guerre, de la reconstruction, des plus démunis qu’il faudra soutenir. Hanna n’a pas de mots assez durs contre «le criminel Poutine qui va dans le mur et entraîne l’Ukraine mais aussi la Russie avec lui dans la tombe». Elle n’est pas tendre non plus avec Volodymyr Zelensky, «un populiste élu par la vague de mépris à l’encontre de la classe politique». Elle lui reconnaît cependant le mérite «de ne pas s’être montré trop conservateur et de faire preuve de tolérance et de modération vis-à-vis des russophones». «Mais il n’y a plus d’Etat social, le pouvoir à Kiev profite des lois martiales pour anéantir les droits des salariés», juge-t-elle.

Un patronyme en écho

Elle rend hommage aux Suisses empathiques et hospitaliers. Mais accuse Berne et les décideurs économiques de ne pas geler les avoirs en Suisse des oligarques russes proches de Poutine. «Il y en a pour 200 milliards de francs», croit-elle savoir. Hanna n'est pas une militariste, mais elle réclame cependant un armement performant «pour que mon pays se défende et pour obtenir un retrait des troupes russes». Ses parents se sont réfugiés en Pologne. Sa grand-mère, restée à Donetsk, est rivée sur la télévision russe et pense que Poutine peut la sauver.

Son grand-père est parti seul. Un bus pour Moscou, un avion pour Istanbul, un autre pour Berlin puis la Pologne. Elle raconte: «C’est la première fois qu’il prenait l’avion. Je m’étais organisée à chaque escale pour qu’il soit accompagné mais il n’en a fait qu’à sa tête, alors j’ai parfois perdu sa trace. J’ai passé beaucoup de temps au téléphone avec les polices aéroportuaires.»

Nous lui demandons la signification de ce patronyme, Perekhoda. Elle répond: «Littéralement, le serf qui change de propriétaire.» Voilà qui fait étrangement écho à la situation actuelle.


Profil

1993 Naissance à Donetsk.

2013 Arrivée en Suisse.

2020 Master en sciences politiques à l’Université de Lausanne.

2022 Création du Comité Ukraine.


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