Va-t-on enfin assister à un déblocage du dossier nucléaire iranien? Dans sa réponse aux six puissances (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité+ l'Allemagne), l'Iran laisse entendre qu'il y aurait un terrain d'entente. Le diplomate en chef de l'Union européenne, Javier Solana doit rencontrer ce samedi à Genève le chef négociateur iranien Saïd Jalili. De passage à Genève, où il est venu ouvrir un séminaire consacré aux droits de l'homme et organisé par la Fédération mondiale des associations pour les Nations unies qu'il préside, Hans Blix livre au Temps son analyse de la crise liée au programme iranien d'enrichissement d'uranium. Ex-directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique, il a surtout été l'inspecteur en chef choisi par Kofi Annan pour vérifier la présence d'armes de destruction massive en Irak.

Le Temps: En qualité d'inspecteur en chef de l'ONU en Irak en 2002, vous aviez mis en garde contre toute intervention militaire hâtive. On a l'impression qu'avec l'Iran, le scénario se reproduit.

Hans Blix: Aux Etats-Unis, on assiste au même type de scénario qui avait justifié une intervention armée en Irak. A la différence près que l'Irak n'avait pas d'installation nucléaire. Ce n'est bien évidemment pas le cas de l'Iran qui dispose d'un secteur nucléaire important. Aujourd'hui, tout le monde s'accorde à dire qu'on ne veut pas d'un Iran capable d'enrichir l'uranium à l'échelle industrielle. Maintenant, il s'agit de savoir comment inciter la République islamique à y renoncer.

- Manifestement, la méthode occidentale n'a jusqu'ici pas fonctionné...

- La technique occidentale de négociation avec l'Iran est très déficiente. Comment peut-on prétendre négocier et dire aux Iraniens qu'il faut suspendre l'enrichissement d'uranium avant toute négociation? Les Européens et les Etats-Unis se sont mis eux-mêmes dans une impasse. Ils essaient maintenant de trouver une issue.

- Peut-on comparer les dossiers nucléaires iranien et nord-coréen?

- A l'époque du président Bill Clinton, les Etats-Unis appliquaient surtout la technique de la carotte et non du bâton. A partir de 2002, sous George Bush, c'est l'approche confrontationnelle qui a pris le dessus. Résultat: la Corée du Nord s'était provisoirement retirée du Traité de non-prolifération nucléaire. De plus, si la Corée disposait de 8 kilos de plutonium en 2000, elle en a entre 35 et 45 kilos aujourd'hui. Ce n'est pas ce qu'on appelle un succès diplomatique. Après coup, les Etats-Unis ont changé de fusil d'épaule pour offrir à Pyongyang des garanties contre toute volonté de renverser le régime. On n'a jamais offert ce type de garantie à l'Iran. Et on n'a pas épuisé la voie diplomatique.

- Quelles sont à votre avis les préoccupations iraniennes?

- L'Iran avait raison d'avoir des soucis sécuritaires avec l'Irak de Saddam Hussein dans les années 1980. Désormais, tout est question de perception. La principale crainte, ce sont les Etats-Unis qui ont trois porte-avions qui appareillent dans le golfe Persique.

- Un Iran nucléaire vous inquiète-t-il?

- Le nucléaire civil en soi n'est pas un problème. En revanche, l'inquiétude, c'est que l'Iran développe vraiment des capacités industrielles d'enrichissement de l'uranium. On passe rapidement d'un taux d'enrichissement de 4% nécessaire pour le nucléaire civil à 85-90% pour le nucléaire militaire. Et si l'ayatollah Khomeiny a dit que l'Iran n'aurait jamais d'armes nucléaires, les autorités actuelles peuvent changer d'avis. De plus, cela n'a pas de sens au plan économique d'avoir une usine d'enrichissement en Iran qui dispose de ressources d'uranium limitées et qui devrait importer du yellow cake. A cet égard, je pense qu'une banque de combustibles à laquelle auraient accès les Etats en quête d'uranium enrichi et présentant des assurances quant à son utilisation serait utile.

- Craignez-vous un Moyen-Orient avec l'Iran puissance nucléaire?

- Le risque d'effet domino serait bien réel, même si cela prendrait beaucoup de temps pour que les Etats de la région puissent devenir à leur tour des Etats nucléaires. A court terme, l'effet principal serait de neutraliser la force de dissuasion d'Israël.