Syrie

La hantise de la guerre chimique

La communauté internationale retrouve des couleurs en menaçant Damas de représailles en cas d’attaque chimique

Les armes chimiques syriennes reviennent sur le devant de la scène. Leur utilisation constitue «une ligne rouge», a martelé le président Barack Obama, lundi, dans une rhétorique menaçante. Le retrait du personnel non essentiel des Nations unies et de la délégation de l’Union européenne en Syrie, annoncé lundi, le déploiement de missiles Patriot en Turquie décidé mardi par les membres de l’OTAN, tout concourt à accréditer l’idée d’une accélération, peut-être même d’une intervention militaire. Pourtant, depuis le début de ce conflit qui a fait des milliers de victimes – 40 000 ou plus, selon les sources –, la communauté internationale s’est surtout illustrée par des manœuvres moins militaires que dilatoires. Elle est divisée sur la politique à mener face à Bachar el-Assad et renâcle à se lancer dans une aventure militaire, même circonscrite à la seule livraison de matériel et d’armes.

L’arsenal chimique syrien est considéré comme l’un des plus importants du Moyen-Orient. Et en menaçant d’y recourir, le 23 juillet dernier, en cas d’une attaque extérieure contre son pays, Bachar el-Assad a du même coup confirmé son existence. Il s’agirait en fait de gaz sarin, un puissant neurotoxique, extrêmement dangereux même à petite dose, mortel par simple contact, et mis au point par les Allemands en 1939. Il y aurait aussi du gaz moutarde, rendu tristement célèbre lors de la Première Guerre mondiale et, vraisemblablement, en moindre quantité, du VX, un gaz innervant encore plus puissant que le sarin.

Pour être utilisés à des fins militaires, ces produits chimiques doivent être préalablement activés. Selon les propos d’un responsable américain cité par l’Agence France-Presse (AFP) lundi, l’agitation autour des lieux de stockage dénoterait la militarisation du gaz sarin et la mise en place des têtes chimiques dont l’armée pourrait équiper ses missiles balistiques.

Rien ne permet pourtant au­jour­d’hui d’affirmer que Damas se prépare à une attaque chimique. Après les propos comminatoires de Barack Obama, lundi, et ceux, hier, du secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, qui a menacé «d’une réaction immédiate de la communauté internationale» en cas de recours à des armes chimiques, Damas a tenté de rassurer en affirmant que l’armée n’utiliserait pas d’armes de destruction massive contre son propre peuple. Même si l’on peut douter de la parole et des intentions du gouvernement syrien, il reste que le recours à des armes chimiques pourrait se retourner contre Bachar el-Assad: elle signerait un arrêt de mort pour le régime, contraindrait les Russes à revoir leur alliance et, même, exclurait une sortie de crise par la fuite puis l’exil du chef de l’Etat.

S’agit-il alors d’un bluff? Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po à Paris et spécialiste de la Syrie, note que «les Syriens n’ont pas cherché à cacher leurs manipulations. Au contraire, ils voulaient qu’elles soient remarquées.» Dès lors, il s’agit d’un élément dans une stratégie concertée. «Le gouvernement syrien est le principal fourrier de l’internationalisation du conflit. Avec ses provocations aux frontières libanaise et turque, il tente de faire déborder le conflit sur l’ensemble de la région. En suscitant une attaque de l’extérieur, en suscitant un chaos régional, il pourrait retarder sa chute, se présenter comme le garant de la souveraineté nationale et même profiter d’un sursaut nationaliste», explique Jean-Pierre Filiu.

La communauté internationale n’est pas dupe des manigances du régime syrien. Les cris d’orfraie qui, depuis lundi, font écho aux analyses alarmistes sur la possibilité d’une attaque chimique rappellent les gesticulations qui ont précédé et justifié l’invasion de l’Irak. Mais cette fois-ci, il ne s’agit pas tant de trouver un prétexte pour justifier une intervention que d’en éloigner la possibilité. En fixant comme ligne rouge une éventualité peu probable, les gouvernements montrent à bon compte qu’ils ont le dossier bien en main. Et excusent ainsi leur inaction face aux horreurs commises, ces dernières se situant en deçà de la limite fixée.

Jean-Pierre Filiu pourfend l’inertie internationale face aux protagonistes de ce conflit, qui dure depuis vingt et un mois: «Cette agitation autour des armes chimiques a un précédent. L’été dernier, Damas et Washington ont joué la même partition. Les menaces occidentales ont été suivies par la passivité, alors que se déroulait le mois suivant à Alep un véritable massacre.»

«Avec ses provocations aux frontières, Damas tente de faire déborder le conflit sur la région»

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