Mardi, 14 h 30, siège de Médecins sans frontières à Genève. A l'heure où les terrasses se préoccupent de la chaleur étouffante, la ruche des secours d'urgence bourdonne. Au sous-sol, dans la salle de briefing, Marc Galinier parle. Les mots s'enchaînent, se bousculent, sous une maîtrise et un calme de surface. Cet employé de MSF de 41 ans évoque pour la première fois publiquement son enlèvement et sa détention en Ituri. Pendant dix jours, il a été aux mains de rebelles, dans la province du nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), rongée par la violence des groupes armés. Marc Galinier est venu témoigner. Evoquer son expérience de la terreur, avec un objectif: «Parler de ce que j'ai vécu, pour raconter ce que vit la population au quotidien.» Son but est obsessionnel, «le devoir de décrire une situation humanitaire catastrophique».

Marc Galinier a une solide expérience africaine. Liberia, Côte d'Ivoire, Guinée, Darfour… Coutumier de l'Afrique en crise, il était l'un des candidats idéaux du «desk urgence», le cœur de MSF. Il est abonné à l'aide d'urgence, présent partout où se prend le pouls de la misère, de la violence et de la fureur africaines. Depuis trois ans salarié de l'ONG, il est aujourd'hui coordinateur de terrain au «pool des urgences».

Jeudi 2 juin, vers 15 heures, environs de Gina (35 km au nord de Bunia). Marc Galinier est depuis trois semaines en RDC, comme logisticien de MSF; l'ONG est en train d'organiser une campagne de vaccination contre la rougeole. Il est là pour le soutien au dispensaire de santé de la petite ville congolaise, dans une région frappée par la barbarie des groupes en armes, et pour porter secours aux milliers de personnes qui fuient les combats. Avec son chauffeur congolais, il circule d'un camp de déplacés à l'autre, lorsque la violence dont il était l'un des spectateurs privilégiés jusque-là, le happe: «Un petit groupe armé en déroute qui remontait de Lopa après un échange de tirs avec les forces gouvernementales nous arrête. Très vite, tout devient très violent. En quelques minutes, ils nous frappent, nous dépouillent et nous embarquent de force.»

S'en suivent dix jours de captivité, dix jours d'épreuve et de douleur. Dès le premier soir, la barbarie dévoile son entière panoplie. Après la torture – «des avalanches de coups» –, le scénario ultime, celui de l'exécution, entre menace directe et simulacre: «L'un d'entre eux me met sa Kalachnikov sur les genoux. Il soulève mon bandeau. – Tu vois l'arme? Touche-la. C'est avec celle-là que tu vas mourir. On va t'abattre.»

Sans crainte de détailler le sordide, «cela intéresse les gens, c'est normal», mais avec pudeur et retenue, il décrit l'enfer d'une violence débridée. «Elle s'exerçait au sein même du groupe, entre nos ravisseurs eux-mêmes.» Les propos sont éloquents, les mots terribles: «Les tas de branches vertes cassées sur mon dos…, le revolver qu'on arme devant moi avant de me le planter dans la bouche…, les pieds gravement infectés après les heures de marche sans chaussures dans le bush…, la faim, la soif, les flaques d'eau boueuse et croupie pour s'hydrater…., la violence incessante et omniprésente.»

Marc Galiner est homme à encaisser les chocs. Son discours est distancié et pudique. Il affirme «une absence de séquelles psychologiques». Mais son regard est encore là-bas, les mots encore trop bousculés pour libérer totalement.

Les mots. Contre les fusils d'assaut des miliciens, Marc Galinier les utilise comme sa seule arme. Il mitraille ses bourreaux: «J'ai parlé, parlé, parlé, parlé…» Il n'a de cesse de créer puis de maintenir un contact, «de rabâcher ce qu'est MSF, sa mission, dans la neutralité et l'indépendance». Au point de convaincre et d'obtenir la libération? Tout autant que les causes de l'enlèvement, les revendications du groupe et les raisons de la libération – grâce au soutien de la communauté de Bunia et de l'action de MSF – demeurent totalement floues.

Pas de fausse modestie – «nous sommes courageux» –, mais pas question de jouer au héros pour autant: «Comment m'étendre sur ces dix jours quand la population subit quotidiennement cette violence, sans perspectives de voir les choses changer?» Autour de Bunia, les femmes sont violées, les hommes torturés et tués. «Les actes dont nous avons été victimes sont très graves. Mais mon témoignage n'a de sens que s'il permet de focaliser l'attention sur le sort de milliers de Congolais», martèle-t-il.

A Bunia, le programme chirurgical et nutritionnel de MSF, en place depuis 2003, a permis de soigner plus de 3500 femmes victimes de violence sexuelle (lire ci-dessous). Or aujourd'hui, «c'est la population qui paie comptant les conséquences de cet enlèvement. Nous sommes toujours à Bunia, mais nos activités en périphérie ont été stoppées. Entre 120 000 et 150 000 personnes aujourd'hui dans la brousse se retrouvent totalement livrées à elles-mêmes, sans soins, sans nourriture ni eau, sans soutien.» Quand MSF s'est implanté à Gina, 38 000 déplacés cantonnés dans des camps avaient accès à l'aide de MSF. «Aujourd'hui, la population a grossi de 30% et n'a plus rien… Ni soins, ni cet embryon de soutien que nous étions en train de mettre en place.»