Harlem, New York. Ce quartier qui s’étend au nord de Central Park a été l’emblème de l’Amérique noire du XXe siècle, le creuset de la culture afro-américaine où se côtoyaient écrivains, musiciens, chanteurs. C’est là que vécut Adam Clayton Powell Junior, l’une des figures historiques du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Pasteur à l’Abyssinian Baptist Church de Harlem, il fut l’un des deux premiers membres noirs du Congrès, où il siégea de 1945 à 1970.

Quand ce Clark Gable version afro-américaine prenait la parole, il parlait au nom des Noirs de Harlem, des Noirs du pays, puis seulement au nom du reste de l’Amérique, disait-il au cours de sa campagne électorale de 1944. Cette époque paraît lointaine. A l’angle du boulevard Malcom-X, Charles James, retraité, attend son bus. A l’évocation d’«ACP», son visage s’illumine. Dans les années 1950, il a eu le privilège de travailler brièvement pour Adam Clayton Powell Junior. C’était «un être brillant qui a grandement contribué à faire passer plusieurs lois sociales à Washington, se souvient Charles James. Il marchait dans la rue et sa secrétaire suivait et prenait des notes.»

Les mains abîmées par des années de labeur dans la construction, Charles James ne cache pas que Harlem a considérablement changé en soixante ans. Ce quartier était d’abord irlandais, italien, hollandais et juif avant de voir arriver de nombreux Afro-Américains dans le cadre de la Grande Migration, qui poussa près de 6 millions de Noirs à quitter le sud des Etats-Unis pour le nord.

«Tous les week-ends, les gens se mettaient sur leur trente et un. Toute la famille allait danser dans l’une des 25 salles de danse de Harlem. Il n’y avait que peu de télévisions, pas d’ordinateurs. La population noire était très nombreuse. La vie y était vibrionnante, mais simple. Aujourd’hui, Harlem est devenue un lieu de transit. La plupart des gens ne connaissent pas leurs voisins, ils ne s’impliquent pas dans la communauté. Il n’y a plus de vraie vie sociale. C’est différent.»

Avec ses origines afro-américaines et hispaniques, Adam Clayton Powell IV, 50 ans, diplômé de l’Université noire Howard à Washington, synthétise à lui tout seul un changement historique qui pourrait intervenir en juin déjà. Sa mère est Portoricaine et son père fut le célèbre pasteur de l’Abyssinian Baptist Church. Depuis sept décennies, Harlem a toujours été représentée par un Noir au Congrès: tout d’abord par le bouillonnant Adam Clayton Powell Junior, dont une avenue porte le nom, puis par Charles Rangel qui avait ravi le siège du premier en 1970 et qui l’occupe toujours malgré une santé défaillante et quelques problèmes éthiques. Or, Harlem la noire pourrait basculer dans le camp hispanique. Le 26 juin prochain, le Parti démocrate organise ses primaires pour les élections au Congrès. Bien qu’il marche parfois avec un déambulateur, Charles Rangel, 81 ans, s’accroche à son siège. Mais celui qui fut défié sans succès par Adam Clayton Powell IV – une manière de venger un peu son père –, en 1994 et 2010, pourrait être déboulonné par l’Américain d’origine dominicaine Adriano Espaillat, actuellement sénateur au parlement de l’Etat de New York.

Au café L & T, à la 116e rue, au cœur d’East Harlem, le propriétaire des lieux a affiché au mur de grandes photos de footballeurs américains et un poster du fort San Felipe del Morro, l’une des fiertés de San Juan, la capitale de Porto Rico. Dans la pénombre de l’établissement, Adam Clayton Powell IV est prolixe. Il aime venir y boire son café ou manger un french toast.

Il raconte son installation, il y a une trentaine d’années, dans ce quartier mythique de la culture afro-américaine. «J’ai passé les 17 premières années de ma vie à Porto Rico avec ma mère. Puis je suis venu m’établir sur la terre de mon père, à Harlem. J’ai pu réaliser la popularité qu’il avait. J’ai eu droit à un accueil formidable et de fortes émotions. C’était une époque où l’on entendait tous les soirs des coups de feu dans la rue.» Quand son père décéda en 1972, Adam Clayton Powell IV avait 9 ans et l’a peu connu. Mais aujourd’hui, il se souvient encore de l’odeur de ses cigares.

Ce basculement de Harlem ne dépend toutefois pas de l’issue des primaires du 26 juin. Il résulte d’un processus démographique de plusieurs années. A la 116e rue, à l’est de Harlem, le changement est visible. Au-dessus de la rue pendent une bannière américaine et une multitude de drapeaux mexicains. L’enseigne d’un coiffeur sonne comme un hymne à la riche histoire d’un pays voisin: «Azteca». Les boutiques exhibent des statues kitsch de saints qui rappellent la culture religieuse de l’Amérique latine.

Si les Portoricains habitent le quartier depuis des décennies, Harlem a vu déferler une vague hispanique ces dernières années. Cette immigration de Latinos n’est pas sans conséquence. Afro-Américains et Hispaniques étant incapables de s’entendre, une cour de justice fédérale s’en est mêlée et a redessiné le 13e district électoral. Dans la nouvelle circonscription de Charles Rangel, les Hispaniques représentent 55% de la population, les Afro-Américains 27%.

Le recul de la population noire, économiquement plus touchée par la crise, s’est accentué par la «gentryfication» de Harlem, un phénomène d’embourgeoisement rendant les logements de moins en moins accessibles aux plus démunis. L’installation des bureaux de la Fondation Bill Clinton en 2001 dans ce quartier de l’Upper Manhattan en fut l’illustration la plus visible. Mais le processus s’est accéléré.

Comptant parmi les quelques candidats aux primaires démocrates défiant Charles Rangel, Craig Schley, élégant Afro-Américain de 48 ans, reçoit au bar H sur le Frederick Douglass Boulevard. En tendant le tract de sa campagne où figure le slogan «Evolve 2012», il n’oublie pas ses origines: il se décrit comme un «blue collar with a white-collar education», un citoyen issue d’une famille modeste ayant pu accomplir une formation universitaire de qualité. Arrière-petit-fils du premier membre noir du parlement de Caroline du Nord, il fulmine: «En raison de la hausse des loyers, de la fermeture d’entreprises, de nombreux Afro-Américains ne peuvent plus vivre dans le quartier. La situation est devenue intenable. Ils partent pour des Etats du sud des Etats-Unis où la vie est moins chère.» Adam Clayton Powell IV ajoute: «Il y a 15 ans, un trois-pièces se louait 500 dollars. Aujourd’hui, il faut en débourser 1300 pour un studio.»

Harlem la noire qui s’hispanise. Pour New York, c’est une petite et lente révolution. Au plan national, c’est un phénomène connu. Lors du dernier recensement national de 2010, les Hispaniques sont devenus la première minorité des Etats-Unis (16% de la population totale) devant les Afro-Américains (13%). Entre 2000 et 2010, la population hispanique a augmenté de 43%, constituant plus de la moitié de la croissance démographique des Etats-Unis durant la même période.

Dans le sud de la Californie, dans certaines régions du Sud, à Miami ou à Chicago, la compétition entre Hispaniques et Afro-Américains s’exacerbe. Et dans la course à la Maison-Blanche, le vote hispanique sera tout aussi crucial pour le démocrate Barack Obama que le vote afro-américain.

La perspective de céder la représentation de Harlem à un Hispanique n’enchante pas Charles Rangel, cofondateur du caucus noir du Congrès, qui dramatise les enjeux des primaires démocrates du 26 juin. Certains de ses partisans ont compris la menace, d’autant que l’Américano-Dominicain Adriano Espaillat vient d’obtenir le soutien d’une grande figure de la communauté latino, Fernando Ferrer, ex-président de la municipalité du Bronx. Ils brandissent des banderoles en espagnol «re-elija Rangel para el Congreso» («réélis Rangel au Congrès»). Le candidat aux primaires Craig Schley, qui créa l’organisation de défense des droits de l’homme «Vote People» pour empêcher l’exode des habitants de Harlem, reconnaît que convaincre les deux communautés n’est pas facile: «Les Afro-Américains votent en bloc. Ce n’est pas le cas des Hispaniques.»

Il combat l’idée qu’Afro-Américains et Hispaniques auraient des cultures trop différentes pour s’entendre. «C’est comme dans un groupe: il suffit d’un bon batteur pour donner le rythme et permettre à des instruments différents de produire de la musique harmonieuse.» Une étude de l’Université de Duke publiée en 2006 révélait que 78% des Hispaniques déclaraient avoir plus en commun avec les Blancs qu’avec les Noirs. A contrario, les Afro-Américains voient les Latinos comme des non-Blancs, des alliés implicites.

A l’Apollo Theater, devenu un monument historique national, sur la 125e rue, l’Afro-Américain Billy Mitchell est la mémoire vivante de Harlem. L’historien de l’Apollo se rappelle: «C’est la salle de spectacle qui a autorisé pour la première fois des Afro-Américains à se produire sur scène à New York. Dans le cadre du mouvement Harlem Renaissance, les propriétaires des lieux voulaient profiter de ce moment pour mettre en avant la culture noire américaine», précise-t-il.

Défileront dans ce temple de la musique afro-américaine Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Aretha Frank­lin, Miles Davis ou encore Michael Jackson. En 2006, la dépouille de James Brown fut déposée un instant à l’Apollo, où les Afro-Américains se bousculèrent pour voir une dernière fois le célèbre musicien de jazz et de soul. Aujourd’hui, les Hispaniques se reconnaissent-ils dans la culture de l’Apollo? «Ils sont toujours venus se produire. Mais, déplore Billy Mitchell, ils ne viennent pas autant qu’on le souhaiterait.»

Figure médiatique sur la chaîne MSNBC, le Révérend noir Al Sharpton ne pouvait rester insensible à la dilution de l’influence des Noirs de Harlem. En mars, relève le New York Times, il a rassemblé des leaders latinos et afro-américains dans la salle Grand Havana d’un club de Manhattan. Son idée: discuter ouvertement des intérêts concurrents des deux communautés autour d’un cigare et d’un gin. A défaut de sauver le siège noir, Al Sharpton contribue à la paix d’une Harlem multiethnique.

Convaincre n’est pas facile: «Les Afro-Américains votent en bloc. Ce n’est pas le cas des Hispaniques»