La première «Oural» de la famille Emilianov a été achetée par le père de Vitali en 1974. «Elle roule toujours», raconte fièrement le maître de travaux manuels de l'école du village de Retchkalo. Sa propre moto est un peu plus jeune: elle a six ans. Le side-car que Vitali présente fièrement à ses visiteurs semble pourtant sorti tout droit des années 30. Le voyageur qui s'égare dans les villages les plus reculés de Russie a souvent la surprise d'en voir déboucher au détour d'une rue, le side-car encombré de piles de bois, de sacs de patates ou de farine. Un million et demi de motos Oural fouaillent la boue et la poussière des chemins de Russie.

«C'est le cheval de bât des habitants de la campagne, explique Vitali. Elle peut même servir à ramasser le foin.» Il s'empresse d'en faire la démonstration en attelant immédiatement un râteau mécanique à sa moto. Mais après deux tours sur le champ, il est obligé de s'arrêter: la moto chauffe trop. Un nouveau modèle à moteur à refroidissement par eau existe, mais il est trop cher pour Vitali. Avec son salaire de 6000 roubles par an (environ 400 francs), il ne pourrait même plus s'acheter le modèle qu'il possède actuellement. Il se vend maintenant pour 51 000 roubles (3400 francs).

L'usine de motocyclettes de la ville d'Irbit, qui se trouve à une trentaine de kilomètres du village de Vitali, est sinistrée. Elle peut fabriquer 130 000 motos par an, mais elle n'a vu que 2000 motos quitter ses chaînes de montage en 1998. Le nombre d'ouvriers est passé de 11 000 au début de la décennie à 4000. L'année dernière, l'entreprise a été officiellement déclarée en banqueroute. Elle a été reprise par l'entrepreneur Kakha Bendoukidze, le patron de l'immense conglomérat métallurgique Ouralmach.

«Désormais le marketing va primer sur la production», explique le nouveau directeur général, Vadim Triapitchkin, 31 ans. En prenant ses fonctions l'année dernière, il a procédé à un sérieux lifting de l'image de l'entreprise. Le nouveau logo «Oural» est sans complexes: il vante tout haut la «Rousski mototzikl». Il a fallu totalement repenser le rôle de la moto dans la nouvelle Russie démocratique. Le prix de la Jigouli, la voiture de Monsieur Tout-le-Monde en Russie, s'est littéralement effondré pour concurrencer les véhicules d'occasion étrangers. Du coup, pour à peine 800 francs de plus, les Russes peuvent s'acheter une vraie voiture au lieu du side-car qui faisait jusqu'alors office d'ersatz en matière de transport. La moto doit désormais s'adresser aux vrais amateurs de sensations fortes. Autant dire que le side-car «Oural» est totalement inadapté. Il a fallu renouveler la gamme.

L'usine a lancé en 1992 la Solo, mais ce n'était qu'une «Oural» dépourvue de side-car. Son charme désuet lui a pourtant ouvert le marché étranger. La nouvelle direction s'efforce d'exploiter ce créneau en améliorant le look de la moto: plus de pièces chromées et des couleurs à la mode doivent la rendre irrésistible aux amoureux étrangers du rétro. Son prix, environ 3300 francs, est l'argument final.

Dans son vaste atelier aux murs recouverts de projets, l'unique designer de l'usine d'Irbit, le graphiste Victor Chevtchenko, a d'abord imaginé «Voyage», le premier modèle dans le style «chopper pour rockers du dimanche», lancé en 1997. Puis l'idée d'une «Harley Davidson» russe est née d'une rencontre avec les «Loups de la Nuit», du nom d'un célèbre club de Moscou. Le fruit de leur collaboration s'appelle «Volk» (loup): un chopper dans la plus pure tradition «Easy Rider», la réponse russe à la fameuse Harley Davidson américaine (lire ci-dessous). Quatre à cinq cents motos de ces deux créations de Victor Chevtchenko sortent à présent chaque mois de l'usine. Les carnets de commandes débordent. Si le succès se confirme, l'usine peut bientôt espérer entrer dans les chiffres noirs, à condition de réduire encore le personnel. «N'est-t-il pas injuste de virer une partie des employés juste au moment où une lueur d'espoir se pointe à l'horizon», s'insurge une employée? La réponse du directeur tombe aussi sec: «Si l'usine rapporte de l'argent, elle va créer de nombreux emplois secondaires. Les gens retrouveront du travail ailleurs en ville.»