Haro sur les harceleurs au Canada

Amériques Médias, parlement, les dénonciations se multiplient

«J’ai été licencié de la CBC [Canadian Broadcasting Corporation] en raison du risque que ma vie sexuelle privée soit rendue publique. Tout cela à la suite d’une campagne de fausses allégations menées par une ex-petite amie abandonnée et par une rédactrice pigiste», a écrit le 26 octobre dernier Jian Ghomeshi, 47 ans, l’animateur vedette de Q, une émission culturelle populaire de la radio publique de référence.

Lynché sur la place publique

Au printemps dernier, le quotidien The Toronto Star a enquêté sur les pratiques sexuelles de Jian Ghomeshi. Une de ses anciennes amantes l’accusait alors de violences lors de leurs rapports intimes. Pendant six mois, la CBC a défendu la star, avant de la lâcher, lorsque des «preuves graphiques» de ces violences lui ont été présentées. Neuf femmes auraient été victimes des violences sexuelles de Jian Ghomeshi. L’homme, qui a reconnu ses pratiques sexuelles violentes, mais «consentantes», selon lui, a été lynché sur la place publique. Limitée dans un premier temps à Toronto, cette histoire est devenue une affaire d’Etat.

Encouragées par les dénonciations, deux députées néodémocrates ont assuré être les victimes de harcèlement sexuel de la part de deux collègues libéraux. Sans qu’aucune enquête ne soit ouverte, le chef de l’opposition, Justin Trudeau, a révélé les noms des deux hommes, puis il les a suspendus. Les deux députées sont demeurées anonymes et la nature des actes est inconnue. Ces allégations ont délié les langues chez d’ex-stagiaires et des attachées parlementaires. Une ancienne ministre libérale influente, Sheila Copps, a dit avoir été violée et harcelée au parlement.

Sur la base ces dénonciations, les réseaux sociaux ont amplifié le mouvement. Des groupes féministes publient désormais sur Facebook et Twitter les noms et les photos de présumés harceleurs. Des étudiantes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) ont placardé des dizaines d’affichettes noires sur les portes des bureaux de trois professeurs qu’elles soupçonnent de harcèlement sexuel. Le chroniqueur vedette Pierre Foglia est l’un des rares à avoir dénoncé dans le journal La Presse la violation de la présomption d’innocence, dans un récent article intitulé «La chasse à l’homme». Vedettes et anonymes se sont déchaînés contre.

Grand déballage

Samedi, le journaliste s’est excusé dans sa chronique d’avoir soulevé la question. Le ministre de la Justice, Peter MacKay, a jugé ce grand déballage salutaire. «S’il y a une chose positive qui ressort de ces révélations, c’est que je crois qu’une discussion pleine de maturité a lieu en ce moment au pays», a-t-il déclaré à l’agence La Presse canadienne. Selon les organismes de défense des femmes, le Canada serait le pays des violeurs et harceleurs de tout poil. «Près de la moitié des étudiantes du secondaire en Ontario ont déclaré avoir été victimes de harcèlement sexuel», relève un rapport du Centre canadien de politiques alternatives.

Définition difficile

«La définition du harcèlement sexuel est très difficile. Il reste toutefois sous-évalué, parce que la police ne prend pas les plaintes au sérieux et que les procédures juridiques sont trop lourdes», confie un avocat montréalais qui préfère reste anonyme. Si les femmes se plaignent de harcèlement, les hommes refusent presque toujours d’en parler, par peur de se retrouver en position d’accusé, voire de coupable pour leurs paroles. Le mot «mademoiselle» n’est presque jamais employé par les Québécois, qui, prudents, préfèrent dire «madame» à une jeune fille, fût-elle âgée de 15 ans.

Au début des années 1990, des étudiantes de l’UQAM avaient créé la Brigade rose, chargée de traquer les étudiants soupçonnés de harcèlement sexuel sur le campus. Lorsque l’un d’eux était identifié, les miliciennes venaient, masquées, le dénoncer publiquement dans sa classe. Depuis, la Brigade rose a été dissoute, mais les soupçons envers les mâles demeurent tenaces.