Dans la douceur de l’automne de la Nouvelle-Angleterre, la plus ancienne université des Etats-Unis, fondée en 1636, semble presque somnolente. Derrière ses murs, elle forme cependant les esprits les plus aiguisés. Elle vient de célébrer l’un des siens. Oliver Hart, professeur d’économie, est le lauréat du Prix Nobel d’économie 2016, avec Bengt Holmstrom, un collègue du Massachusetts Institute of Technology sis à quelques hectomètres. Ce n’est pas le premier. L’Université Harvard peut se targuer d’avoir déjà recensé en ses murs 48 Prix Nobel.

Trente-deux chefs d’État se sont formés sur le campus de 2050 hectares à Cambridge, à deux pas de Boston, dont John F. Kennedy, Franklin Delano Roosevelt ou encore Ellen Johnson-Sirlfeaf et Ban Ki-moon. Difficile de ne pas y voir un creuset où se forme l’élite d’aujourd’hui et de demain. Impossible aussi, quand on entre dans le bureau de Charles Ogletree, sis dans le Hauser Building, de ne pas prendre la mesure de l’importance des lieux. Les murs sont tapissés de photos encadrées de Barack et Michelle Obama dont il fut le professeur de droit et avec lesquels il est resté ami.

Une destination très prisée

L’institution, forte de 21 000 étudiants et de 2400 professeurs et répartie en onze unités académiques, est vénérée dans le monde entier. Inscrire le mot Harvard dans son curriculum est presque une garantie de débouchés professionnels. Dans le Harvard Yard, les touristes viennent du monde entier pour se laisser inspirer par ce centre d’excellence universitaire et admirer la statue de John Harvard, un pasteur et philanthrope d’origine anglaise qui fit don de sa fortune et de ses 400 livres et à qui l’alma mater doit son nom.

Entre les pelouses délimitées par des cordons et les bâtisses de brique rouge caractéristique de Boston, les plus nombreux à s’intéresser à ce haut lieu du savoir sont asiatiques. L’intérêt se retrouve auprès des étudiants. Sur les 9600 inscrits en provenance de l’étranger, ils sont 984 à venir de Chine, 225 d’Inde et 241 du Japon. En comparaison, ils sont 366 à provenir d’Allemagne, 284 de France et 92 de Suisse.

Aux Etats-Unis aussi, Harvard reste une destination très prisée. Lacey Hines, 18 ans, de la Nouvelle-Orléans, confie au «Temps» que lorsqu’elle a appris qu’elle était admise à Harvard, elle s’est effondrée en larmes: «J’avais travaillé tellement dur au collège pour être admise dans une bonne université. Mes parents n’en pouvaient plus. Ils étaient aux anges. Mais il faut le dire: nous sommes tellement à vouloir y étudier qu’en fin de compte, c’est un peu une loterie.» Cette année, ils sont plus de 39 000 à avoir déposé une demande d’inscription. Seuls 2100 ont été acceptés. Etudier à Harvard, c’est un peu le rêve américain qui se réalise? Pas vraiment, estime Lacey Hines. «Pour les étudiants qui ont émigré ici peut-être. Pour ma part, ma famille vit aux Etats-Unis depuis des siècles.»

«Je ne rêve pas d'envoyer mes enfants à Harvard»

Croisée peu avant un cours, Hailey Davis étudie l’histoire au sein de cette auguste institution. Elle n’a pas l’impression de faire partie d’une élite privilégiée. A vingt ans, cette étudiante illustre la diversité socio-économique de la population estudiantine d’Harvard. Venant d’une ville relativement défavorisée du Maine, elle n’a pas beaucoup de ressources. Sa famille gagnant moins de 65 000 dollars par an, elle n’a pas à payer la totalité des frais universitaires de 61 000 dollars par an en internat. La facture annuelle pour elle se limite à 2500 dollars.

«Je perçois bien l'esprit de compétition chez ceux qui veulent absolument poursuivre leurs études en médecine ou en sciences, mais je ne suis pas comme certains qui rêvent déjà d’envoyer leurs enfants à Harvard.» Bob, 25 ans, du New Jersey, espère décrocher un doctorat en histoire. Il n’a pas non plus le sentiment d’appartenir à une élite privilégiée: «J’ai choisi Harvard parce que l’université a des ressources formidables et des possibilités d’enseigner. Je suis ici pour au moins dix ans, mais je dois aussi me battre pour joindre les deux bouts. Le coût de la vie est cher à Boston.»

Professeur de philosophie politique à Harvard, Michael Sandel le confie au «Temps»: «C’est l’une des forces d’Harvard. L’université offre des bourses et un soutien afin que la situation financière de chacun ne soit pas un obstacle. En 36 ans, j’ai pu voir à quel point les salles de classe se sont diversifiées eu égard à l’origine socio-économique, ethnique et raciale et des étudiants.» Pour Michael Sandel, qui donne des cours très populaires sur internet (justiceharvard.org) suivis par des dizaines de millions d’étudiants à travers le monde, «on s’oriente de plus en plus vers la classe globale. Quand on traite de sujets liés à la justice ou à la démocratie, les sensibilités sont très différentes. C’est un enrichissement pour tout le monde.»

La diversité est de rigueur

Parmi les étudiants américains, la diversité est aussi de rigueur: 13,7 % d’Afro-Américains, 22,1 % d’Américano-Asiatiques et 12,6 % d’Hispaniques. Andrew Hong, Américain né en Corée du Sud, fait partie des étudiants venus à Harvard pour les outils que l’institution permet d’acquérir et non pour le nom de l’établissement: «J’ai créé ma propre ONG, ENoK (Emancipate North Koreans) qui vient en aide aux réfugiés nord-coréens à Chicago. Je suis le programme de la Kennedy School of Governement. J’ai eu droit à une bourse. J’espère développer mes compétences en gestion d’entrepreneur social.»

Jeff Lamont, 44 ans, et Damian Isler, 32 ans, vivent en Suisse, le premier près de Bâle, le second près de Wädenswil dans le canton de Zurich. Ils ont tous deux obtenu un M.B.A à la prestigieuse Harvard Business School. Ils font partis du comité de direction du Harvard Club of Switzerland, qui réunit les anciens élèves. Directeur auprès de Terra-Advisors, une société de consulting aidant les entreprises de technologie à ouvrir de nouveaux bureaux à travers le monde, Jeff Lamont a fortement bénéficié de ses études à Harvard. Il y a acquis des compétences de direction et de gestion précieuses, développé un vaste réseau de connaissances et profité de la notoriété de l’institution. «98% des cours étaient des études de cas. On devait se mettre dans la peau d’un directeur de société, faire des choix concernant la gestion et les finances.»

«Harvard a renforcé ma confiance en moi»

Damian Isler a étudié à l’Université de Saint-Gall. Il le reconnaît: «Harvard a renforcé ma confiance en moi. Le cursus y est très différent de ce qu’on fait en Suisse. On y est aussi noté sur notre participation en classe.» Après avoir brièvement travaillé en Chine, il assume aujourd’hui des responsabilités dans l’entreprise familiale de textile Créasphère à Wädenswil. Parmi les quelque 1000 diplômés que comprend le Harvard Club of Switzerland, beaucoup sont des titulaires de mastères, mais on y recense aussi de nombreux cadres de Credit Suisse, UBS, ABB, Nestlé qui ont suivi un cours accéléré (crash courses) à Harvard pendant trois voire six mois.

Si l’institution de Cambridge attire autant, c’est aussi pour ses ressources qui font pâlir d’envie ses rivales américaines. Disposant du plus important fonds de dotation parmi les universités, soit une somme de 35,7 milliards de dollars répartis entre 13 000 fonds différents, l’université finance ainsi une partie de son fonctionnement, met à disposition de généreux moyens d’enseignement et de recherche et aide les étudiants les moins bien lotis. Sa devise est de gérer cet argent à long terme afin d’assurer une «équité intergénérationnelle». En 2009, lors de la grande récession, le fonds de dotation a dû toutefois enregistrer une perte de 27,3 %, soit 11 milliards de dollars.

«Contribuer de façon positive au bien public»

Pour le professeur et philosophe Michael Sandel, une université comme Harvard a une mission très importante: «Nous avons besoin de scientifiques et ingénieurs créatifs pour trouver des solutions au changement climatique et aux inégalités et à la pauvreté dans le monde. Mais la mission d’Harvard va bien au-delà de la pure excellence académique. Les étudiants, relève-t-il, doivent apprendre à penser global en matière de civisme et d’éthique, à contribuer de façon positive au bien public. L’université doit soumettre leurs convictions morales et politiques à un test critique.»

Michael Sandel l’admet toutefois: les jeunes sont moins intéressés à exercer des mandats politiques, dégoûtés en partie par les dysfonctionnements politiques, les campagnes électorales et les partis. «Ils n’ont cependant pas perdu leur idéalisme. Mais leur contribution au bien public passe davantage par un engagement différent. J’espère toutefois qu’il sera possible de les motiver à nouveau à embrasser des carrières politiques dont les démocraties ont besoin.»

Professeure d’histoire à Harvard, Jill Lepore ne cache pas son irritation face aux attaques répétées de Donald Trump, le candidat républicain à la Maison-Blanche: «Oui, on peut certainement formuler des critiques au sujet de l’homogénéité des opinions politiques sur les campus universitaires. Mais pour moi, des lieux comme Harvard restent d’une extraordinaire vitalité. Les étudiants et professeurs analysent des cas, apprennent à ne pas être d’accord, débattent, apprennent l’humilité. Ici, au moins au niveau rhétorique, les gens veulent apporter une contribution positive à la société.» Jeff Lamont, lui, préfère ironiser: «Donald Trump peut fustiger les élites. Mais je rappelle qu’il a été formé à la prestigieuse faculté d’économie de la Wharton Business School de Philadelphie.»