Hassan Rohani l’emporte sur les ultra-conservateurs

Lui aussi a réussi son pari, mais en un temps beaucoup plus court que Barack Obama. Sur la scène politique iranienne, Hassan Rohani est l’incontestable vainqueur de la négociation qu’il avait lui-même relancée peu après son arrivée au pouvoir, en août 2013. La conclusion d’un accord sur le nucléaire permettant à l’Iran de sortir de son isolement diplomatique et du carcan des sanctions était la principale promesse électorale du candidat modéré Rohani, qui avait remporté une victoire surprise à la présidentielle de juin 2013.

Mission accomplie donc, pour Hassan Rohani, qui a vu le camp ultra-conservateur, qui contrôle le parlement, chercher à réduire ses marges de manœuvre par diverses avanies ces derniers mois. Dans cette épreuve de force, le président iranien se sait soutenu par la société, lassée des privations entraînées par le régime de sanctions mis en place par l’Occident. L’attente était énorme à Téhéran, comme en témoignent les scènes de liesse qui ont éclaté dans la soirée de jeudi après l’annonce d’une percée à Lausanne. Symbole de l’enjeu, énorme, accordé par le pouvoir à cette négociation, la déclaration du président américain, Barack Obama, a été retransmise en direct par la télévision d’Etat. Une première depuis 1979.

Il reste, désormais, un an à Hassan Rohani, d’ici aux législatives du printemps 2016, pour que la mise en œuvre des paramètres définis à Lausanne débouche sur une levée significative des sanctions, qui pourrait se traduire par une hausse de la production pétrolière et un afflux massif d’investissements. Une nécessité d’autant plus urgente que la baisse des prix du pétrole a vidé les caisses de l’Etat.

Feu vert du guide suprême

La conclusion d’un accord n’aurait pas été possible sans un feu vert de l’ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême iranien et le véritable numéro un de la République islamique. Au fur et à mesure que les négociations avançaient, les observateurs ont commencé à douter de sa volonté réelle de conclure un compromis. Ce dignitaire religieux et politique, âgé de 75 ans, a toujours fait preuve d’une profonde méfiance envers l’Occident, malgré son excellente connaissance de la culture occidentale, concentrant ses critiques contre le «grand Satan» (les Etats-Unis) et son allié israélien. L’homme, dont la légitimité a été sérieusement ébranlée par les manifestations de juin 2009, à la suite de la réélection contestée de l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad, a également une hantise, celle d’être le Gorbatchev iranien. C’est-à-dire l’homme qui, en prenant le pari de l’ouverture, aura provoqué l’écroulement du système.

Il n’a pas, de surcroît, la légitimité religieuse et révolutionnaire de son prédécesseur, Ruhollah Khomeiny, qui avait décrété, en 1988, un cessez-le-feu mettant un terme à huit épuisantes années de guerre contre l’Irak. L’ayatollah Khomeiny avait alors usé d’une image forte, pour justifier auprès des Iraniens sa décision, alors que le rapport de force lui était défavorable sur le terrain: «Je bois la coupe de poison», avait-il déclaré. Le sort du pays et de la Révolution islamique était alors en jeu.

Ali Khamenei a donc choisi la voie du compromis, jugeant qu’une détérioration de la situation économique de l’Iran pouvait faire courir un risque réel de troubles sociaux au régime. La situation géopolitique a probablement pesé dans son choix. Le réveil de l’Arabie saoudite, qui a décidé de refouler par la force la présence iranienne dans la région, notamment au Yémen, risquait de renforcer l’isolement international de l’Iran, déjà pointé du doigt pour son rôle dans la répression en Syrie, où Téhéran porte à bout de bras le régime de Bachar el-Assad. La conclusion d’un accord nucléaire réinsère l’Iran dans le concert des nations et lui donne un moyen de pression sur les grandes puissances, afin qu’elles modèrent les velléités belliqueuses de l’Arabie saoudite et de l’Egypte.

En Irak, en revanche, Téhéran se sait indispensable dans la guerre contre les djihadistes sunnites de l’Etat islamique (EI) menée au grand jour par Ghassem Suleimani, le chef de la force Al-Qods, la branche extérieure des Gardiens de la révolution (pasdarans), l’armée d’élite de la République islamique. Un climat de confrontation généralisé avec l’Occident aurait donné aux «faucons» iraniens un poids trop important dans le délicat équilibre au sommet du pouvoir iranien.

Le guide suprême peut faire valoir à l’aile dure du régime qu’il n’a pas cédé sur son exigence principale, le droit fondamental de l’Iran à enrichir son uranium, même si la capacité technique de Téhéran est largement entravée par les limites fixées par l’accord-cadre de Lausanne.

Camp réformateur surveillé

Il est probable qu’après ce geste d’ouverture, et une fois acquise une levée substantielle des sanctions économiques et financières visant l’Iran, le guide donne son feu vert à un sérieux tour de vis envers le camp réformateur et modéré, incarné par Hassan Rohani. Il est hors de question que la conclusion d’un compromis sur le nucléaire soit interprétée par tous ceux qui aspirent à plus de liberté en Iran – notamment par une jeunesse avide de modernité et très américanophile – comme un signe de faiblesse.

Il y a également peu de chances que ce geste soit suivi d’un apaisement des tensions régionales entre l’Iran chiite et le camp sunnite dirigé par l’Arabie saoudite. Les durs du régime à Téhéran estiment – à juste titre – qu’ils sont en position de force à cause de leur rôle indispensable dans la lutte contre l’EI en Irak.