La hausse prolongée du prix du brut, qui a triplé depuis fin 1998 pour atteindre ces jours-ci plus de 31 dollars le baril, alarme toujours davantage les consommateurs, à commencer par tous ceux qui utilisent les dérivés du pétrole dans leur vie professionnelle: routiers, chauffeurs de taxi, marins pêcheurs et agriculteurs notamment. Divers mouvements de grogne en ont désormais logiquement résulté, à travers toute l'Europe.

Aux quatre coins du continent, ce sont les marins pêcheurs qui se sont portés à la pointe du mouvement de mécontentement. En Grande-Bretagne, où le prix du gazole a quasiment doublé en deux ans, la Fédération nationale des organisations de pêche estime que la profession va «droit dans le mur». Déjà pénalisés à l'exportation par une livre sterling forte, nombre de ses adhérents risquent maintenant, selon elle, la faillite pure et simple. En Espagne, leurs collègues galiciens ont menacé de paralyser la flotte si le Ministère de l'agriculture et de la pêche ne leur accordait pas des subventions pour compenser la hausse des prix. «Nous considérons qu'à ce rythme nous ne pourrons plus continuer à prendre la mer, a expliqué le gérant de l'Association des armateurs du port de Marin, Juan Martin. Il est devenu plus rentable de laisser le bateau amarré au port.»

Triplement en un an

De tous les marins pêcheurs d'Europe, les Français ont été jusqu'ici les plus virulents. Leur mouvement, qui avait commencé il y a une dizaine de jours dans l'ouest de l'Hexagone, s'est étendu à l'ensemble des côtes du pays mercredi, à la veille d'une réunion entre les représentants de la profession et les autorités. «En août 1999, les pêcheurs devaient débourser 67 centimes par litre de carburant, s'est récemment défendu un de leurs porte-parole, cité par le quotidien Libération. En août 2000, ils ont dû dépenser 2,10 francs par litre, soir le triple. La différence est énorme.»

Dans le Nord-Pas-de-Calais, Boulogne-sur-Mer, premier port de pêche français, ainsi que Calais, premier port de passagers continental, et Dunkerque ont été bloqués. Tout comme en Basse-Normandie Cherbourg, en Bretagne Saint-Malo, en Vendée Les Sables-d'Olonne, dans le Languedoc-Roussillon Sète et en Provence Marseille, pour ne citer que les principaux sites paralysés. Et sans oublier les terminaux pétroliers de Fos-sur-Mer et de Lavéra qui assurent 40% de l'approvisionnement national en pétrole. Un exemple de nuisance parmi d'autres: dans le seul port de Marseille mercredi, une quinzaine de ferries ou cargos mixtes, transportant au total plus de 10 000 passagers, ont été soit bloqués, soit détournés vers Toulon, 65 km plus à l'est.

Le Parti socialiste, qui domine la coalition de gauche au pouvoir à Paris, a demandé au gouvernement «de nouvelles mesures d'accompagnement». Mais il a convenu que la tâche ne serait pas facile, étant donné que les pêcheurs ont déjà vu leurs cotisations patronales et salariales allégées de 50% et qu'ils bénéficient d'aides s'élevant à plus de 35 millions d'euros (quelque 50 millions de francs suisses). Le ministre français de l'Economie, Laurent Fabius, avait rappelé lui-même lundi que les problèmes des marins pêcheurs ne pouvaient être réglés par des mesures fiscales puisque leur carburant était totalement détaxé. Tout cadeau supplémentaire serait immédiatement dénoncé – et sans doute sanctionné – par l'Union européenne.

La situation s'annonce donc très délicate à gérer pour le gouvernement Jospin. Ce d'autant que les marins pêcheurs risquent d'être rapidement suivis par d'autres catégories professionnelles. Les chauffeurs routiers, assujettis comme les automobilistes à la taxe intérieure sur les produits pétroliers, devraient ainsi monter au front dans le courant de la semaine, afin d'exiger une réduction sensible de la pression fiscale. Quant aux agriculteurs, ils n'ont pas attendu pour souligner qu'au renchérissement du carburant allait s'ajouter, pour eux, celui des engrais. «Nous faisons nos calculs», a déclaré l'un de leurs dirigeants syndicaux. Menaçant.