Migration

En haute mer, un abri pour les naufragées

Sur les routes de la migration, les femmes sont généralement celles qui paient le plus lourd tribut. En particulier quand leur chemin passe par la Libye. A bord du navire humanitaire Aquarius, où un espace leur est réservé, elles représentent désormais près d’un sixième des rescapés de la Méditerranée

Victoria n’a jamais cessé de croire en sa bonne étoile. Même après avoir passé plus de huit heures sur une embarcation de fortune au milieu de la Méditerranée, avant d’être repêchée par une ONG, puis transférée sur le navire humanitaire Aquarius. Comme cette jeune nigériane de 21 ans, les femmes sont toujours plus nombreuses à tenter de rejoindre l’Europe par la mer. Ce sont aussi elles qui paient le plus lourd tribut, en particulier quand le chemin de l’exil est tortueux et passe par la Libye.

Ce dimanche de mai, la bonne étoile de Victoria s’est présentée aux aurores sous la forme d’un petit voilier nommé Astral et battant pavillon britannique. Le sauvetage opéré par l’ONG ProActiva Open Arms lui a probablement sauvé la vie, ainsi qu’aux 104 autres personnes qui dérivaient avec elle 25 milles nautiques (46 kilomètres) au nord-est de Tripoli.

Lire aussi le post de blog: Pour MSF le monde est sourd à la souffrance des migrants en Libye

Un toit pour la traversée

Mais Victoria, qui a survécu à trois jours de traversée du désert avant de rejoindre la Libye, est une dure à cuire. Et qu’importe s’il faut encore changer de bateau, qu’importe s’il faut patienter quelques jours en mer avant de pouvoir accoster dans un port italien. «Calmez-vous, personne n’a envie d’aller en Libye», la jeune fille accueille avec une pointe de sarcasme la rumeur qui s’est soudainement répandue parmi les migrants sur les «véritables» intentions de l’équipage de cet étrange bateau orange nommé Aquarius. «On est dans les eaux internationales», souligne-t-elle en s’adressant cette fois au journaliste. «Ils [les Libyens, ndlr] ne peuvent plus rien nous faire ici.»

A bord de l’Aquarius, les femmes représentent entre 14 et 16% des naufragés. Les deux ONG qui affrètent le bateau – SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF) – leur consacrent un espace réservé: le shelter ou l’abri, en français.

L’Aquarius, conçu pour sauver des pêcheurs en mer du Nord, n’a pas eu besoin de rénovation. Il comptait déjà ce grand espace vide donnant sur une seconde clinique et pouvant accueillir jusqu’à 70 ou 100 personnes. L’occasion, pour le personnel médical et les sauveteurs, d’offrir un toit aux femmes et aux enfants le temps de la traversée qui peut durer entre un jour et demi et deux jours. Les hommes dorment sur le pont, uniquement protégés par des bâches.

Sage-femme à tout faire

Si les journées de la majorité des femmes et enfants sont rythmées par ces allers-retours entre le pont et leur abri, certaines n’en sortiront qu’une fois le bateau amarré en sécurité. «L’idée n’est pas de séparer mais de leur offrir un abri où se reposer. Les femmes qui sont venues avec leur mari sont libres de les rejoindre la journée», défend Stefanie Hofstetter. La jeune trentenaire est la sage-femme de l’Aquarius. Le bateau compte aussi un docteur mais, dans le shelter, c’est elle qui commande, même si la timide Bavaroise préfère se qualifier de «sage-femme à tout faire» (all rounded midwife).

Il vaut mieux être polyvalent pour travailler sur l’Aquarius dont les patients sont marqués par des séquelles physiques et psychologiques. Parmi les sources de préoccupation: le dépistage des maladies sexuellement transmissibles liées à d’éventuels viols, comme l’hépatite B, la syphilis ou l’identification des personnes à risque pour le VIH (faute de capacité, le dépistage du sida est, lui, effectué à terre).

Grossesses indésirées

Autre urgence pour le personnel médical de MSF: la stabilisation des grossesses qui concerne un dixième des femmes. «On peut se demander pourquoi faire un voyage aussi dangereux quand on attend un enfant, admet Stefanie Hofstetter. En réalité, ces grossesses ne sont souvent pas choisies. Ces femmes fuient.»

A l’intérieur de «l’abri», l’ombre et le silence détonnent avec le soleil cuisant et le brouhaha incessant du pont. Les femmes s’y changent tranquillement, enlèvent leur hijab et discutent entre elles. Mariam est métamorphosée. Le soir de son transfert sur l’Aquarius, cette jeune mère marocaine était trop faible pour se déplacer seule, conséquence d’une longue odyssée faite de privations. Contrairement à 64% des femmes, elle voyage avec son mari Yassine et Mohammed, leur fils de deux ans qui est encore trop petit pour faire des châteaux en Lego avec les autres enfants.

«I will make it»

Lilo Brisslinger, l’une des médiatrices culturelles arabophones de MSF, prend, elle, le temps d’écouter l’histoire de Jihan et Mouna. Ces deux sœurs égyptiennes ont suivi leurs maris qui ont trouvé du travail en Libye avant la chute de Mouammar Kadhafi. Elles y sont restées sept ans, jusqu’à ce que la vie devienne impossible. «Nous voulions fuir le chaos, rien ne peut être pire que la Libye, s’exclame Jihan. Pas même cette traversée.» L’un de ses fils est malade. Pour ce cas délicat, c’est le médecin Daniel Schnorr qui vient aux nouvelles. «Il ne vomit plus de sang, c’est l’essentiel.» Mais l’enfant, qui ne supporte pas le voyage, aurait besoin d’une injection, qu’il refuse. «Sors sur le pont et fixe la ligne d’horizon», traduit Lilo Brisslinger en arabe.

A l’extérieur, Victoria fixe, elle, déjà l’horizon aux côtés de son ami Kingsley, rencontré pendant la traversée du désert. Ils rêvent de l’Allemagne où ils se voient tous deux commencer des études d’informatique. «Au moins là-bas, une formation te permet d’avoir un emploi», soutient Victoria. Il y a deux ans, un jour comme celui-ci, elle avait dit à ses parents au Nigeria: «N’ayez pas peur. J’y arriverai.»

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