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Des manifestants à Erevan le 21 avril dernier. 
© KAREN MINASYAN

Caucase

Haut-Karabakh: les Arméniens redoutent un «double jeu» de Moscou

Venu à Erevan du 21 au 22 avril pour proposer un plan de règlement du conflit avec l’Azerbaïdjan, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a été hué par des manifestants dénonçant la «tutelle» de Moscou sur leur pays

Ashken dit qu’elle n’a rien contre les Russes en général et Sergueï Lavrov en particulier. Mais, comme plusieurs centaines d’autres habitants de la capitale, cette jeune femme est sortie ce jeudi soir pour protester contre la visite du ministre russe des Affaires étrangères, venu en Arménie du 21 au 22 avril pour discuter de l’enclave du Haut-Karabakh, théâtre d’un brusque regain de tension avec l’Azerbaïdjan voisin. «Nous sommes ici pour montrer au monde que nous sommes un pays souverain et indépendant. Et que nous pouvons nous débrouiller tout seuls, sans l’aide de personne, clame-t-elle. Nous ne voulons pas que le sort de notre terre soit décidé par d’autres!»

Pourtant, chose rare dans ce pays réputé russophile, Ashken, comme ses camarades, a préféré ne pas s’exprimer dans la langue de Pouchkine. Brandissant le drapeau arménien dans une main, une feuille de papier A4 avec le portrait des victimes arméniennes de la récente «guerre de 4 jours» (2 au 5 avril), ces jeunes assument pleinement leur défiance envers le grand voisin russe, traditionnellement perçu ici comme un allié – voire un protecteur. «Halte à l’occupation russe de l’Arménie!», «Honte à Moscou!», «Le Karabakh n’est pas à vendre»: ont-ils crié en traversant le centre-ville. Réuni devant la place de l’Opéra, le cortège a fait un arrêt devant le Ministère des affaires étrangères pour finir devant l’ambassade russe. Une manifestation sous forte escorte policière et non sans incidents: à plusieurs reprises la situation a failli dégénérer, surtout après l’apparition de quelques «satranks», ces «provocateurs» venus invectiver les manifestants tout en bénéficiant d’une étonnante indulgence de la part de la police.

Comment expliquer ce retournement d’alliance? Des tsars aux Soviets, l’Arménie actuelle a toujours été proche de la Russie – parfois au grand dam de sa nombreuse diaspora, dont les membres sont porteurs d’une autre histoire, bien plus douloureuse, de rescapés des massacres turcs. «Se libérer de la tutelle russe fait partie des défis existentiels de l’Arménie», estime Alec Yenicomchian, militant de la première heure pour la reconnaissance du génocide, venu depuis Beyrouth s’installer à Erevan en 1995.

Aujourd’hui, comme n’a pas manqué de le rappeler le bureau de Sergueï Lavrov, la Russie reste le principal partenaire économique de l’Arménie et son seul fournisseur d’hydrocarbures. Moscou dispose ici d’une grande base militaire, la «102», à Gyumri, dans le nord, qui abrite quelque 4000 personnes et dispose de chars, de systèmes de défense aérienne, d’hélicoptères et d’avions de combat – ces derniers ont également des «facilités» sur l’aéroport d’Erebouni, tout près d’Erevan. Le fracas qu’ils provoquent lorsqu’ils s’exercent au-dessus de la capitale fait partie du quotidien des habitants. A cela s’ajoutent les liens humains, jamais rompus depuis l’effondrement de l’URSS, les familles mixtes et ces centaines de milliers d’Arméniens qui travaillent à Moscou, reliés à Erevan par trois vols quotidiens.

Pour les observateurs, cette nouvelle défiance envers la Russie a été latente pendant tout le troisième mandat de Vladimir Poutine. Elle a explosé lors du rapprochement du Kremlin avec le régime de Bakou. Les orateurs qui ont pris la parole devant l’ambassade russe ce 21 avril ont accusé Moscou de se livrer à un «double jeu» en vendant également des armes aux Azerbaïdjanais, un sentiment largement partagé dans le pays. «L’objectif des Russes, c’est d’envoyer maintenant des troupes d’interposition dans l’Artsakh, ce qui équivaut à terme à une perte de la souveraineté arménienne sur notre terre ancestrale», analyse Kariné Baghdassarian, une jeune militante, qui emploie à dessein l’appellation arménienne du Haut-Karabakh, datant de l’ère préchrétienne.

Vendredi dans la matinée, Sergueï Lavrov s’est longuement entretenu avec son homologue arménien Edouard Nalbandian, sans que grand chose ne filtre de cette rencontre. Mais à Erevan, tout le monde est persuadé que le chef de la diplomatie russe a apporté dans ses cartons un projet de résolution du conflit et que l’Arménie devra certainement se plier à des concessions douloureuses, notamment en termes de territoires – l’annexion de la province n’ayant jamais vraiment été reconnue par la communauté internationale. Faute d’informations sur ce «plan russe», qui confirmerait au passage le retour en force de Moscou dans l’équation compliquée du Caucase du Sud, les rumeurs vont bon train à Erevan. Certains vont jusqu’à attribuer aux stratèges du Kremlin l’idée de souffler sur les braises jamais éteintes du conflit.

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