Un tas de gravats, de la ferraille rouillée, et les débris bleu ciel d’un mur en béton. Jeudi matin, il y avait là une petite échoppe aux rideaux tirés depuis le début de la guerre. Et puis une pluie de roquettes s’est abattue sur la ville de Martouni. Un policier a trouvé la mort devant l’épicerie, deux civils un peu plus loin. «Il y a eu au moins 80 roquettes, des Grads, ça explosait de partout», assure un employé de la mairie de cette ville de 10 000 habitants juchée sur les crêtes du Haut-Karabakh. Tous les jours depuis le début de la guerre, dimanche dernier, la ville est canardée par des tirs d’artillerie.

La rue qui descend vers la place centrale en porte des traces partout: un mur éventré, un toit en taule qui a glissé. Dans un verger, accrochée à son arbre, une grenade tailladée saigne encore… Pas un chat, ni le moindre bruit, comme si tout ce qui respire s’était tu, dans une attente angoissée. Seules des détonations résonnent au loin.

«Ils savent exactement ce qu’ils font…»

Comme la majorité des agglomérations du Haut-Karabakh, Martouni est devenue une ville fantôme depuis une semaine. La plupart des hommes sont partis au front, à un jet de pierre d’ici. Les autres attendent, traînant autour du bâtiment de l’administration, dont toutes les vitres ont volé en éclats. Les enfants et beaucoup de femmes ont été évacués vers l’arrière-front, puis en direction d’Erevan. Celles qui restent se terrent dans des abris. Elles sont cinq, âgées entre 30 et 75 ans, dans le sous-sol du centre culturel, une imposante bâtisse ronde en marbre rose. Des bénévoles apportent des provisions quotidiennement.

Le maire Edik Avanesyan, un vétéran de la guerre du Haut-Karabakh (1988-1994), ne se souvient pas d’attaques aussi violentes depuis cette époque, malgré les épisodes récurrents de réchauffement d’un conflit gelé depuis plus d’un quart de siècle entre l’Azerbaïdjan et les forces armées arméniennes, et des dizaines de morts dans les deux camps, militaires et civiles. «Avant, les armes n’étaient pas aussi sophistiquées, il n’y avait pas de drones, de missiles téléguidés. Les Azerbaïdjanais utilisent tout ce qu’ils ont contre nous», explique l’édile, convaincu que l’attaque de la veille, dans laquelle des journalistes ont été blessés (dont nos deux confrères du Monde), n’était pas un malheureux hasard. «Ils savent exactement ce qu’ils font.»

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A cinq kilomètres de Martouni, toujours le long de la «ligne de contact», qui court sur 200 kilomètres entre l’enclave sécessionniste et l’Azerbaïdjan, le village de Berdachen abritait 500 familles. Ici aussi, les oiseaux ne chantent plus. Une âcre odeur de gaz, de bois et de plastique brûlé prend à la gorge. Les débris de la maison de Vakhtang Israelian fument encore. «Il y a quatre jours, je suis sorti pour aller apporter des affaires à mon fils, qui est sur le front», raconte le militaire à la retraite. A peine avait-il eu le temps de descendre la ruelle escarpée et cabossée qu’une violente déflagration a fait trembler la côte. «Je me suis retourné, j’ai vu une colonne de fumée. Je suis remonté pour voir. Je n’avais plus de maison.»

«Je ne vais pas aller me planquer»

En équilibre sur les débris, les yeux rougis, Vakhtang ramasse quelques photos de famille aux bords calcinés. Sa femme, ses trois filles et leurs enfants sont en sécurité à Erevan. Lui s’est installé chez sa sœur, à l’autre bout du village. «Je ne vais pas aller me planquer dans un abri alors que mon fils est sous le feu. J’y serais aussi si je pouvais, mais je viens de me faire opérer du bras», s’excuse ce réserviste. Il est heureux que personne ne soit mort dans l’attaque, même si la demeure familiale, construite par un aïeul il y a trois cents ans, n’est plus qu’une montagne de pierre, de bois et de métal. Vakhtang regrette un peu l’immense poirier, tricentenaire lui aussi, qui ombrageait toute la cour, et se dresse désormais, effeuillé et noirci. Et surtout la voiture de son fils – un tas de ferraille froissée. «C’était une Honda flambant neuve. Maintenant c’est devenu une deux-chevaux toute pourrie», rigole-t-il.

Quelques heures plus tard, avec le même humour désespéré et mélancolique, Karen, un natif de Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh, raconte qu’il ne peut pas, malgré le caractère patriarcal de la société arménienne, obliger sa femme à aller chercher refuge loin des combats. En temps de paix, le trentenaire, timide et doux, travaille dans l’administration. Depuis une semaine, il coordonne l’évacuation des enfants vers Erevan. De bouche à oreille, les familles se passent le mot et affluent vers l’un des grands hôtels de la ville, l’Europe.

«Je n’ai pas envie de mourir»

Grâce à l’activisme effréné de quelques volontaires, Tsovinar, 25 ans, part ce soir avec sa mère et ses trois garçons âgés de 6, 3 et 2 ans, pour se mettre en sécurité chez un oncle dans la capitale arménienne. Elle n’arrive pas à joindre son mari, sur le front, pour le prévenir. «On ne s’en va pas pour toujours, c’est sûr, on va revenir, on ne sait pas dans combien de temps. Mais je dois protéger mes enfants, et je n’ai pas envie de mourir», balbutie la jeune femme.

Depuis le matin, l’atmosphère se tend à Stepanakert. Les sirènes d’alerte se multiplient. Quelques heures plus tôt, une roquette s’est plantée sur le parking devant le ministère des Situations d’urgences, qui abrite en temps normal plusieurs centaines de personnes, des secouristes, des pompiers, du personnel administratif. Mais là, il est déserté.

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Seules huit personnes ont été légèrement blessées. Le bitume est déchiré par un cratère d’un mètre. Les agents des Situations d’urgence sont certains que c’est un missile Smerch qui savait exactement où il allait. «Ça fait plusieurs jours que nous voyons des drones qui tournent et font du repérage», souffle l’un, alors que son supérieur vient de refuser de commenter la situation. Les urgentistes sont persuadés que l’ennemi vise sciemment des infrastructures civiles. Tout d’un coup, les hommes en camouflage bleu ciel et gris tendent l’oreille et se crispent. «Il faut partir maintenant, se mettre à l’abri, ça commence à tomber, c’est tout près.»

Réfugiés dans les sous-sols de l’hôtel

Le crépuscule descend sur la ville comme le début d’un orage. Une sirène d’alerte, vers 17h30, n’impressionne pas les résidents et le personnel de l’hôtel Europe. Pendant que les quelques visiteurs étrangers descendent au sous-sol, un des gérants lâche, triste et ironique, en continuant de tirer sur sa cigarette, «Nous, nous sommes des Karabakhtsi…» Mais deux heures plus tard, les vitres tremblent. Cette fois, l’explosion est toute proche, quelque part dans la nuit noire, qui enveloppe toute la ville. Les habitants des immeubles alentour dépourvus de caves viennent se réfugier dans l’hôtel. Marina, une infirmière de 46 ans, prépare frénétiquement des cafés pour tout le monde, «pour ne pas penser à mon aîné, qui est là-bas, dans le point le plus chaud». Le benjamin est trop jeune pour l’armée, mais il s’est enrôlé comme boulanger pour nourrir les troupes. «C’est la troisième fois, soupire Marina, en faisant référence à la guerre du début des années 1990 et aux affrontements particulièrement meurtriers de 2016. Mais on ne s’y fait jamais.»