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A Erevan, des jeunes et moins jeunes s’équipent pour aller s’enroler comme volontaires au Haut-Karabakh. 
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Transcaucasie

Le Haut-Karabakh va-t-il s’enflammer?

Une trentaine de soldats arméniens et azéris ont été tués lors de violents accrochages dans la nuit de vendredi à samedi. Ce sont les pires depuis le cessez-le-feu de 1994 dans cette république arménienne autoproclamée

Le conflit entre l’Azerbaïdjan et le Haut-Karabakh, considéré comme gelé depuis la signature d’un cessez-le-feu en 1994, s’est dangereusement réchauffé dans la nuit de vendredi à samedi, quand des combats d’une rare intensité ont éclaté entre les forces armées arméniennes et azerbaïdjanaises. Selon les Arméniens, l’Azerbaïdjan a lancé vendredi soir une attaque massive à la frontière du Haut-Karabakh avec chars, artillerie et hélicoptères. Les forces karabakhties ont annoncé avoir abattu deux hélicoptères et un drone, détruit trois tanks, et infligé des pertes importantes à l’ennemi.

Bakou a immédiatement démenti être à l’origine de l’offensive, assurant que ses forces n’avaient fait que riposter à une attaque d’artillerie et de gros calibres de l’Arménie. Officiellement, 35 soldats arméniens ont été blessés et 18 tués, contre 12 tués côté azerbaïdjanais. Et de part et d’autre, des victimes civiles, dont des enfants. «Ce n’est plus vraiment la guerre, mais ce n’est pas la paix non plus», soupire Stella Balaïan, une petite femme de 60 ans qui a perdu son fils aîné, tué par un sniper sur la frontière entre le Haut-Karabakh et l’Azerbaïdjan en mai 2014. C’est la phrase que l’on pouvait entendre le plus souvent dans le coin, jusqu’à vendredi.

Alors que les combats se sont poursuivis tout le week-end malgré un «cessez-le-feu unilatéral» annoncé par Bakou dimanche et démenti par Erevan, on parle à Stepanakert «d’intenses combats». Mais toujours pas de «guerre». Le Haut-Karabakh, une région montagneuse, a proclamé son indépendance en 1991, en s’arrachant à l’Azerbaïdjan, au prix d’une guerre sanglante qui a fait près de 30 000 morts et chassé de chez eux des centaines de milliers de réfugiés, surtout des Azéris. Le cessez-le-feu de 1994, encore en vigueur aujourd’hui, n’a pas résolu le conflit entre Bakou et Erevan qui ne parviennent pas à se mettre d’accord sur le statut de la région. D’autant plus que les Arméniens du Karabakh, au moment de leur victoire, ont occupé cinq provinces limitrophes, en créant une zone tampon qui relie le Karabakh à l’Arménie, privant ainsi l’Azerbaïdjan de 20% de son territoire d’avant-guerre.

«Le Karabakh n’est pas synonyme de conflit, notre identité ce n’est pas la guerre, nous ne voulons pas être définis par notre statut, martèle le ministre des Affaires étrangères, Karen Mirzoïan. Le Karabakh c’est avant tout un Etat, des habitants, avec leurs problèmes quotidiens, qui sont le mêmes pour un Européen ou un Américain moyen. Nous avons des difficultés économiques et sociales, mais le pays se développe, nous construisons des hôpitaux et des maternelles. Nous organisons des élections libres.»

Aujourd’hui la petite république autoproclamée, arrimée à l’Arménie à laquelle elle espère s’unir un jour, de 4400 km2 et peuplée de 140 000 habitants, possède une Constitution, un parlement, un blason et une armée de 20 000 hommes. Mais elle n’est toujours pas reconnue par la communauté internationale et l’Azerbaïdjan continue de la considérer comme son territoire occupé. Même l’Arménie la reconnaît de facto mais pas de jure. «Nous ne cessons pas d’exister parce que personne ne veut nous reconnaître», insiste Karen Mirzoïan.

Depuis trois jours, à Stepanakert, la vie suit son cours, si ce n’est les groupes d’hommes, jeunes et moins jeunes, qui se rassemblent pour aller s’enrôler comme volontaires au front. Bombardée pendant la guerre, la capitale, qui abrite aujourd’hui 52 000 habitants, veut être une vitrine du renouveau de la région: rues soignées, constructions modernes, bâtiments administratifs imposants, quelques cafés presque branchés. «C’est vrai qu’on vit mieux ici que dans beaucoup d’autres coins de l’Arménie», admet Anaid Danielian, rédactrice en chef du portail d’information Karabakh-open info. «Il y a moins de pauvreté, la corruption n’est pas aussi débridée qu’en Arménie, les institutions démocratiques fonctionnent mieux. Mais malgré la liberté d’expression, par exemple, il n’y pas de médias libres influents, et une sorte d’autocensure pour ne pas faire mauvaise impression.» Les habitants, eux, se plaignent surtout des inégalités sociales, salaires bas, impôts et factures élevés, problèmes de logement…

Son statut problématique n’entrave pas les aspirations du Haut-Karabakh à se développer comme un Etat indépendant à part entière, doté d’institutions propres et capables de mener des relations bilatérales avec des partenaires variés, au-delà de l’Arménie. Enclavé dans les terres azéries, dépendant économiquement et politiquement de Erevan, le Haut-Karabakh cultive les relations diplomatiques sans intermédiaires, notamment avec les pays à forte diaspora arménienne, ce qui ne manque pas d’irriter Bakou. Ne pouvant pas ouvrir d’ambassades, le Karabakh s’appuie ainsi sur des missions permanentes dont l’objectif affiché est de «faciliter l’échange d’informations politiques et diplomatiques dans le processus du règlement du conflit» et «d’œuvrer en faveur du renforcement et de la reconnaissance internationale du Haut-Karabakh».

«La diaspora nous aide énormément, surtout pour les infrastructures et le bâtiment, mais les pays étrangers n’investissent pas ici, même la Russie, à cause de notre statut qui est incertain et surtout des pressions exercées par Bakou, se plaint le premier ministre du Karabakh, Araik Harutyunian. Le problème, c’est que la Russie, l’Europe, les Etats-Unis composent avec l’Azerbaïdjan parce qu’il a du pétrole.»

La Russie, qui fait partie, avec la France et l’Allemagne, du groupe de Minsk de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en charge du dossier pour la résolution du conflit du Haut-Karabakh, a ses intérêts propres dans la région. L’Arménie et, partant, son pupille le Haut-Karabakh, en sont très dépendants, aussi bien sur le plan économique que militaire. Après avoir flirté avec l’Union européenne pour un accord de libre-échange, Erevan choisit finalement de rejoindre l’Union douanière eurasiatique dominée par la Russie, aux côtés de la Biélorussie et du Kazakhstan. Moscou est également le principal fournisseur en armes aussi bien de l’Azerbaïdjan que de l’Arménie, qui accueille sur son territoire des bases militaires russes. Pour certains observateurs, le statu quo du Karabakh est garanti en grande partie par le Kremlin. «Comme tous les conflits gelés qu’il entretient, celui du Haut-Karabach lui sert de moyen de contrôle», explique Armen Melikian, ancien ministre des Affaires étrangères du Haut-Karabakh. «Le Karabakh est otage des relations entre la Russie et l’Arménie et la Russie et l’Azerbaïdjan, une monnaie d’échange, poursuit-il. Le principal risque serait une détérioration des relations entre Moscou et Erevan, ou encore la nécessité pour Moscou de s’acheter définitivement la loyauté de Bakou.»

Depuis des années, les échauffourées sont incessantes à la frontière et les déclarations belliqueuses des deux parties témoignent d’un refus persistant de faire des concessions pour évoluer vers une issue pacifique. Mais qui est à l’origine de l’étincelle qui a mis le feu aux poudres cette fois-ci? Selon certains d’observateurs, la responsabilité serait du côté des Azéris, qui ont plus de raisons d’ébranler un statu quo inacceptable dans le but de récupérer une région qui leur a été arrachée par la force. Et l’ambassadeur d’Azerbaïdjan à Moscou, Polad Bulbuloglu, lui-même originaire du Karabakh, ne mâche pas ses mots, dans une interview accordée à la télévision russe: «Il est temps de mettre un terme à ce conflit. Mais si les tentatives de trouver une solution pacifique, à laquelle est favorable notre président, échouent, alors nous aurons recours à la force pour libérer nos terres de l’occupant.»

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