C’est l’histoire d’une féroce bataille qui déchire l’archipel d’Hawaï. Des centaines d’autochtones se battent depuis des années contre un projet de télescope géant de 30 mètres de diamètre qui doit être érigé sur le volcan Mauna Kea, sur l’île principale. Déterminés à ne rien laisser passer, ils campent sur la montagne et bloquent la route d’accès, alors que le gouverneur de l’île, le démocrate David Ige, a annoncé le début prochain des travaux.

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Plusieurs arrestations

Pua Case fait partie de ces activistes. Elle était il y a quelques mois à New York, avec des femmes amérindiennes venues faire valoir leurs droits devant un comité onusien. Lors d’une conférence dans un bâtiment universitaire, elle a parlé avec force de «sa» montagne, après avoir distribué du sel orange d’Hawaï à l’audience pour entrer en communion avec son île.

Les cheveux en chignon surmontés d’une couronne végétale, la charismatique femme, leader spirituelle, a expliqué sa combativité à travers une «vision» qu’a eue sa fille. «La dame du lac sacré est apparue à Kapulei, ma fille, lorsqu’elle avait 9 ans», explique-t-elle, en évoquant une divinité. «Elle lui a dit de me dire qu’il fallait que je me batte pour protéger la montagne. J’étais terrifiée à l’idée de devoir défendre cette cause devant des tribunaux. Mais j’ai très vite compris que ma mission était de sauver Mauna Kea. C’est une montagne sacrée, nous ne pouvons pas laisser nos traditions et notre culture mourir. Il est important de faire valoir nos droits, de protéger nos ressources.»

Selon la légende, le Mauna Kea, la plus haute montagne de l’archipel (4201 mètres), est l’endroit où Wakea, le dieu du ciel, a rencontré Papa Hanau Moku, la déesse de la terre. De nombreux Hawaïens de la tribu des Kanaka Maoli y ont été inhumés. Les manifestants protestent de manière pacifique, mais des arrestations ont déjà eu lieu.

Pua Case se bat contre le projet de télescope depuis 2009, avec sa famille. Le 2 avril 2015, au sommet, elle a, avec sa fille aînée, pour la première fois fait face à des pistolets pointés sur elle. Ce jour-là, elle est retournée dans la salle de classe où elle enseignait, a démissionné et est repartie de plus bel au combat, infatigable.

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Bataille devant les tribunaux

Cette bataille, qui n’est pas sans rappeler celle des Sioux de Standing Rock contre un projet de pipeline dans le Dakota, suscite un mouvement de sympathie qui dépasse de loin les frontières d’Hawaï. Des célébrités se sont jointes à la cause. Parmi elles, les acteurs Leonardo DiCaprio et Dwayne Johnson alias «The Rock», ou le surfeur Kelly Slater. Et tant Pua Case que d’autres leaders communautaires parcourent le monde pour défendre leurs droits au sein d’instances internationales. La candidate démocrate à la présidentielle de 2020, Tulsi Gabbard, qui représente le 2e district d’Hawaï au Congrès américain, est également intervenue.

Le «TTM», comme on l’appelle, est financé par un consortium international d’universités de cinq pays. Il est censé devenir l’un des plus grands télescopes du monde. Ses travaux sont estimés à 1,4 milliard de dollars. Treize autres télescopes, plus petits, ont déjà été installés, dès les années 1960, sur Mauna Kea, un site idéal à l’abri de toute pollution lumineuse. C’est de là notamment qu’a été observé le tout premier trou noir.

Pua Case ne cesse de le rappeler: elle n’est pas contre la science. N’importe quelle construction aussi ambitieuse qui menace la montagne aurait été contestée, dit-elle. Il se trouve que c’est un télescope. D’ailleurs, des astronomes ont eux-mêmes, dans une lettre ouverte, appelé à respecter les traditions des Kanaka Maoli et à renoncer aux arrestations et à l’usage de la force.

En décembre 2015, la Cour suprême d’Hawaï avait déclaré le permis de construction du TTM non valide, la procédure de consultation ayant fait défaut. Mais en octobre 2018, cet obstacle a été levé: la cour a donné son feu vert. Depuis, la bataille a repris de la vigueur. Pour le gouverneur de l’île, David Ige, les travaux devraient débuter ce mois. Il qualifie les obstructions de la part des manifestants d’illégales et dit avoir reçu des menaces de mort.

Une «occupation illégale»

L’indépendantiste Leon Kaulahao Siu, qui se présente comme ministre des Affaires étrangères du Royaume d’Hawaï – l’archipel est officiellement devenu le 50e Etat américain en 1959 mais aucun traité international n’a jamais validé son annexion –, était récemment à Genève pour parler de Mauna Kea au Conseil des droits de l’homme. Nominé pour le Prix Nobel de la paix en 2017, il préside notamment l’Alliance pour la décolonisation, basée à New York.

Pour lui, le télescope symbolise surtout une nouvelle forme de colonisation. «Ce projet est un autre exemple, flagrant, de l’utilisation abusive de nos terres et du piétinement systématique du droit des gens à décider de leur utilisation.» Devant l’ONU, tant à Genève qu’à New York où il se rend ces jours, Leon Kaulahao Siu s’évertue à dénoncer «l’occupation illégale» d’Hawaï par les Etats-Unis.

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Le combat n’est-il pas en train de s’effriter? Un sondage réalisé l’an dernier par The Honolulu Star-Advertiser révèle que 72% des Hawaïens de souche seraient en faveur de la construction du télescope, espérant des répercussions économiques positives, et que seuls 15% s’y opposent vraiment. «Au contraire, la lutte contre le télescope a augmenté de façon exponentielle au fil des ans», insiste Leon Kaulahao Siu. «Tout a commencé avec une poignée de personnes qui ont exprimé leur objection au projet. Aujourd’hui, ce sont des milliers de personnes de tous bords qui se sont déplacées sur la montagne pour s’ériger contre le projet, prêts à se faire arrêter s’il le faut, sans compter tous les autres, qui affichent leur solidarité. Contrairement à ce que prétendent les responsables du projet, les politiciens, la presse et les sondages, ce mouvement Ku Kiaʻi Mauna n’est pas limité aux seuls autochtones!»

Il n’en démord pas: pour lui, ce télescope n’est rien d’autre qu’un piège. «Nous balancer les arguments des avancées scientifiques, des progrès technologiques et des avantages économiques n’est pas nouveau. On nous l’a fait plusieurs fois et on s’est souvent brûlé les ailes. Ce sont des justifications préemballées, prêtes à l’emploi, une forme insidieuse du colonialisme, qui nous a menés au bord du gouffre.»

Les activistes sont déterminés à sauver leurs terres. Sur le Mauna Kea, les campements de base des militants ressemblent toujours plus à un petit village, bien organisé.