Etats-Unis

Hawaii, à l’origine de la création

Un énorme nuage de cendres volcaniques a jailli mardi du volcan Kilauea, incitant les autorités à émettre une alerte rouge pour l'aviation face à la forte probabilité d'éruption. Nous choisissons de republier ici un reportage sur l'archipel, terrain d'études exceptionnel des volcanologues 

Kilauea, qui fait partie des cinq volcans de l'île de Hawaï, est entré en éruption au début du mois de mai 2018, entraînant des milliers d'évacuations. C'est un regain d'activité sismique qui a provoqué l'éruption et un tremblement de terre de magnitude 6,9 a notamment frappé l'île, le plus puissant sur place depuis 1975.

Alors que les secours s'organisent, nous choisissons de republier ici un reportage sur les éruptions, à l'origine de la création d'Hawaii.


Au cœur de la nuit hawaiienne, quelques chuchotements, puis de longs silences qui unissent. A quelques hectomètres de l’Observatoire des volcans d’Hawaii (HVO), l’incandescence du magma qui se meut dans l’antre du cratère Halema’uma’u, au bas de la caldeira de Kilauea, à 1200 mètres d’altitude, intrigue. Elle magnétise les observateurs, subjugués par une force terrestre méconnue, mais bien vivante. Elle paraît même communier avec une Voie lactée qui engloutit tant elle est proche et épargnée par la pollution lumineuse de la vie urbaine. La fumerolle qui s’en dégage contribue à rendre magique le lieu en apparence paisible. Or, si le cratère est en éruption effusive, il reste capricieux. Le 19 mars 2008, à l’aube, ses entrailles ont craché pour la première fois depuis 1924 une masse impressionnante de pierres. Sans victime toutefois.

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«La caldeira de Kilauea n’est pas un banal cratère géant. C’est là que réside la déesse du feu Pélé, qui, selon la mythologie hawaiienne, a fui Tahiti avant de se réfugier à Hawaii», explique Dean Gallagher, gardien du Hawaii Volcanoes National Park, un site appartenant au Patrimoine mondial de l’Unesco. Aussi bien crainte que vénérée, Pélé est dotée d’un immense pouvoir. Il suffit qu’elle tape du pied sur le sol pour provoquer des séismes et des éruptions volcaniques. Sa paoa, sa baguette magique, lui confère des pouvoirs dévastateurs. Selon la légende, confrontée à de violentes disputes avec sa sœur aînée Namakaokaha’i, déesse de la mer, Pélé fuit la première île de Kaua’i, allume quelques volcans sur Oahu dont Diamond Head, le cratère désormais éteint qui jouxte Honolulu, marque son passage sur Moloka’i et Maui avant de s’installer dans la plus grande île de l’archipel, l’île d’Hawaii, où elle demeure très active. L’épopée mythologique de la déesse du feu n’est pourtant pas si farfelue. Elle raconte, de façon plus instinctive, ce que de récentes études scientifiques confirment.

Hawaii-Empereur 

Des huit îles que compte l’archipel d’Hawaii, qui n’auraient jamais existé sans l’activité volcanique qui les a engendrées voici des millions d’années, l’île d’Hawaii, communément appelée «the Big Island» pour être la plus grande (150 kilomètres de long et 122 de large), est la plus méridionale, la plus jeune et surtout la plus active. Elle, comme toutes les autres, appartient à la chaîne sous-marine Hawaii-Empereur, dans le Pacifique Nord. En empruntant la route des cratères qui plonge dans l’océan après avoir traversé une multitude de champs de lave d’âges variés, on le constate rapidement. Telle une jeune adolescente qui n’attend que les années pour croître, l’île a déjà grandi de 30 hectares depuis 1983.

Le long de la côte au sud, l’océan n’a pu résister, se laissant envahir par une vaste étendue de désert de lave. Une belle revanche pour la déesse Pélé. The Big Island compte cinq volcans. Le plus âgé se dénomme Kohala. Il est inactif depuis 120 000 ans. Le Mauna Kea est silencieux depuis 4000 ans, mais il en impose. Culminant à 4200 mètres d’altitude, il se targue d’être la plus haute montagne du monde (17 000 mètres) si l’on prend en compte sa base immergée. Le Hualalai n’a plus donné signe de vie depuis 1801. Restent les deux volcans classés parmi les plus actifs du monde, Mauna Loa (4169 mètres) et Kilauea. Ils entrent en éruption en moyenne tous les deux à trois ans. A 35 kilomètres au large de l’île enfin, un petit dernier, le Lo’ihi, est un adolescent très turbulent. Formant une montagne de 3000 mètres de hauteur depuis le fond de l’océan, il n’est «plus» qu’à 950 mètres de la surface. Les scientifiques se demandent quand Lo’ihi deviendra un jour la neuvième île d’Hawaii, mais estiment que si cela devait arriver, il faudra sans doute attendre des dizaines de milliers d’années.

Aujour­d’hui, nous sommes capables de prévoir des éruptions une semaine à l’avance. Mais nos connaissances ne nous permettent pas d’aller au-delà. Nous ne sommes pas des météorologues. Nous ne voyons pas ce qu’il se passe sous terre.

Wes Thelen, séismologue

La magie d’Hawaii porte un nom: le hot spot. Contrairement à bon nombre d’autres volcans, ceux d’Hawaii ne sont pas nés en bordure d’une plaque tectonique, en l’occurrence celle du Pacifique, mais ont été alimentés par ce que les volcanologues appellent un point chaud, une espèce de grande cheminée productrice de magma au milieu de la plaque tectonique. On estime qu’il alimente les volcans de «Big Island», mais que les autres îles de l’archipel hawaiien en sont désormais déconnectées. C’est la raison pour laquelle elles n’ont plus de volcans actifs, qu’elles s’érodent et qu’elles s’enfoncent imperceptiblement dans la mer.

Hot spot

A l’Observatoire des volcans d’Hawaii (HVO), Wes Thelen veille au grain. Quand il parle du hot spot, par respect pour un phénomène qu’il ne connaît que partiellement, il utilise une métaphore. C’est «une bête fascinante». Ce séismologue qui travaille pour le US Geological Survey n’en revient pas de pouvoir effectuer de la recherche en temps réel en confrontant constamment la théorie et le terrain. Depuis 1983, les éruptions, même effusives, sont continues. C’était préci­sément l’idée de Thomas Jaggar, professeur et géologue du Massachusetts Institute of Technology, qui jugeait inadaptée la pratique des volcanologues du début du XXe siècle. Ceux-ci ne faisaient que réagir aux éruptions comme celles du Mont-Pelée en Martinique qui firent plus de 30 000 morts.

Pour bien comprendre les volcans, il faut les étudier en permanence avant, pendant et après les éruptions. Il créa ainsi l’observatoire (HVO) en 1912. «Aujour­d’hui, explique Wes Thelen, nous sommes capables de prévoir des éruptions une semaine à l’avance. Mais nos connaissances ne nous permettent pas d’aller au-delà. Nous ne sommes pas des météorologues. Nous ne voyons pas ce qu’il se passe sous terre, dans la lithosphère, même si nous connaissons beaucoup mieux la tuyauterie du Kilauea qui, si on l’examine dans la durée, est de nature très explosive.» Les scientifiques du HVO sont constamment sur le terrain à prélever des échantillons de lave qui racontent souvent l’histoire d’un volcan. «Mais ce n’est pas toujours facile, ajoute le scientifique. Avec une telle activité volcanique, de nouvelles couches de lave viennent ensevelir des preuves du passé.»

«Nous sommes souvent réduits à réagir»

La volcanologie a accompli des progrès considérables grâce à la technologie. L’Observatoire gère, poursuit Wes Thelen, quelque 70 sismomètres reliés par WiFi, 45 stations GPS, une douzaine de tiltmètres qui mesurent les cycles d’inflation et de déflation, soit la déformation du sol sous la pression d’une chambre magmatique. Ces appareils permettent de prévoir l’imminence d’une éruption. D’autres instruments comme l’inférométrie au moyen de radar à synthèse d’ouverture permettent de comparer l’évolution du volcan grâce à des images satellitaires. Les volcanologues d’Hawaii recourent aussi abondamment au spectromètre afin de déterminer, en disséquant un faisceau lumineux, la teneur en dioxyde de soufre ou de CO2 dans l’air. Au Parc national des volcans, de telles données sont essentielles. Certains jours, des panneaux lumineux indiquent la mauvaise qualité de l’air décrite par l’expression vog pour smog volcanique. En tant que séismologue, Wes Thelen avoue qu’Hawaii est un champ d’expérimentation fascinant. Plusieurs dizaines de milliers de séismes s’y produisent chaque année. «Les plus importants sont tous liés aux volcans», précise-t-il. Dans ce domaine, le scientifique avoue une certaine impuissance: «Il est très difficile de prévoir l’imminence d’un tremblement de terre. Nous sommes souvent réduits à réagir, à d’emblée localiser l’épicentre et la magnitude du séisme pour informer au mieux ceux qui doivent intervenir auprès des populations.»

Le visiteur assiste en direct à la création. Ici, il ne fuit pas la lave, il la cherche.

Dean Gallagher, biologiste et ranger

L’île d’Hawaii apparaît au visiteur comme un immense volcan tant la lave est omniprésente. Son paysage est défini par ses coulées de lave qui sont soit pahoe-hoe, lisses, ou a’a, rugueuses et tranchantes en fonction de la quantité de gaz qu’elles contiennent. Dean Gallagher résume le sentiment éprouvé: «Le visiteur assiste en direct à la création. Ici, il ne fuit pas la lave, il la cherche.» The Big Island est aussi un remarquable mélange d’écosystèmes allant de la forêt tropicale au climat alpin des sommets enneigés du Mauna Loa, en passant par les prairies subalpines du nord ou encore les zones arides de South Point, la pointe la plus méridionale des Etats-Unis. Hilo, ville de 40 000 habitants construite sur un champ de lave datant de 1881, enregistre la plus grande quantité de précipitations aux Etats-Unis.

Dans cet univers minéral, la flore a néanmoins son mot à dire. Le ranger Dean Gallagher, qui fut biologiste, raconte la magie de l’adaptation. «Le ohi’a lehua est un arbuste fascinant. C’est la première espèce végétale à prospérer sur la lave et à recoloniser l’espace. Elle a appris à retenir sa respiration, à fermer ses pores, quand les volcans dégagent de fortes émanations de gaz.» Francophile, Dean Gallagher est un haole, un Blanc, mais s’est totalement immergé dans la culture hawaiienne. A aucun moment il ne prendrait un caillou de la montagne de peur de fâcher la déesse Pélé. «Ici, l’écosystème n’est pas compétitif. Certains oiseaux ne pondent qu’un œuf tous les deux ans. Une femelle koa’e kea, une sorte d’albatros tropical, passe pour une nymphomane. Elle a 62 ans et a déjà fatigué trois mâles…»

Dans un système aussi isolé, l’arrivée d’espèces invasives apportées de l’extérieur peut avoir des effets dévastateurs. L’archipel d’Hawaii fut considéré un temps comme un site privilégié de l’évolution. Aujour­d’hui, il est perçu comme celui de l’extinction d’espèces animales et végétales. Les sangliers importés ont dévasté de nombreuses fougères indigènes. «Pour y remédier, nous avons créé des zones écologiques spéciales», s’enthousiasme Dean Gallagher à qui on demande pourquoi la géothermie n’est pas davantage utilisée dans une région aussi propice. «Il y a des raisons culturelles à cela. Des Hawaiiens de souche pensent que de telles pratiques vont désacraliser les lieux et fâcher la déesse Pélé. Pour certains d’entre eux, les tremblements de terre ont été provoqués par l’homme et procèdent d’un complot pour ensevelir leurs propriétés.»

Le Kilauea est l’un des volcans les plus actifs du monde. En éruption effusive, il ne cesse de défier l’océan Pacifique

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