Des petits stands nationalistes ont refait leur apparition sur la place centrale de Zagreb. Sous un drapeau croate, quelques militants, âgés pour la plupart, font signer une pétition dénonçant l'arrestation du général Mirko Norac. Le «Mouvement pour la défense de la dignité de la guerre patriotique» réclame la tenue d'un référendum destiné à protéger «les combattants croates» face aux éventuelles poursuites des tribunaux locaux et internationaux. «Si des hommes comme le général Norac n'avaient pas fait front face à l'agression grand-serbe, nous ne serions plus ici et Zagreb serait une ville occupée», s'indigne Liljana, une institutrice retraitée. Vendredi après-midi, les militants ont reçu un soutien de taille: quatre généraux d'active sont venus parapher le texte demandant la tenue du scrutin. Les passants restent pourtant souvent sceptiques devant ce que beaucoup nomment «la vieille garde», qui n'aurait toujours pas compris qu'avec la mort du président Franjo Tudjman, en décembre 1999, une page d'histoire a été tournée.

Le général Norac est soupçonné de crimes de guerre commis contre des civils serbes lors de la reprise de la poche de Gospic, durant la campagne éclair qui permit aux forces croates de reconquérir la Krajina au cours de l'été 1995. Inculpé par le Tribunal pénal international de La Haye (TPI), il a choisi, mercredi dernier, de se constituer prisonnier auprès de la police croate après plusieurs mois de cavale, et il est actuellement détenu à Rijeka. La justice a décidé qu'il pourrait rester en détention provisoire jusqu'à trente jours, avant qu'une décision soit prise sur son éventuelle extradition vers La Haye.

Le dossier Norac soulève une véritable tempête dans la classe politique et l'opinion croate. Pour le HDZ de l'ancien président Tudjman, le TPI aurait démontré qu'il n'était qu'une «foire» et non pas une Cour de justice: «La Haye réclame le Croate Norac dans le seul but de convaincre les Serbes de livrer Milosevic», analyse un officiel du parti. «Nous devons coopérer avec La Haye», estime pour sa part Miljenko, un militant des droits de l'homme de la ville d'Osijek, longtemps assiégée par les forces serbes. «Mais il faut reconnaître que beaucoup de Croates et très peu de Serbes ont été jugés pour le moment. Personne ne veut revenir en arrière, la page de l'ultranationalisme est tournée pour de bon, mais les Croates ne peuvent pas oublier les épreuves de la guerre et, s'il faut faire toute la lumière sur les excès commis, il serait dangereux de vouloir criminaliser en bloc l'armée croate.»

«Il fallait défendre la patrie, explique pour sa part le président du parlement croate, Zlatko Tomcic, mais il faut aussi accepter d'aller devant les tribunaux pour défendre son honneur. Les erreurs commises durant la guerre doivent être jugées.» Et d'ajouter que les autorités de Zagreb entendent livrer le général Norac à La Haye, mais également obtenir que des cas similaires puissent désormais être jugés par les tribunaux croates eux-mêmes.

«Il faut dé-oustachiser la Croatie», commente Vesna Terselic, directrice du Centre des études pour la paix de Zagreb, en référence au régime nationaliste pro-nazi de la Seconde Guerre mondiale, largement réhabilité par Franjo Tudjman. Enfonçant le clou, l'hebdomadaire satirique Feral Tribune consacre cette semaine un long dossier à «l'agression croate contre la Bosnie-Herzégovine», en publiant des témoignages encore peu connus sur les camps de concentration croates établis en Herzégovine à l'été 1993.

Mais l'Herzégovine croate semble avoir plus de mal à rompre avec le nationalisme que la mère patrie. La nouvelle majorité de centre gauche avait fait campagne en janvier 2000 en dénonçant les puissantes connections mafieuses établies entre le régime de Franjo Tudjman et les milices locales. Un pas de plus devrait être rapidement franchi: le parlement examine une loi qui prévoit de priver de leur droit de vote en Croatie les «Croates de la diaspora», c'est-à-dire essentiellement ceux d'Herzégovine. «Nous voulons rapidement devenir un pays normal et démocratique d'Europe», conclut Miljenko, qui invite pourtant le gouvernement à la prudence: «Il y a des cicatrices qui demeurent vives. On ne peut pas faire comme si elles n'existaient pas.»