«Mes délicieux légumes au meilleur prix!» «Dix shekels seulement pour mes dattes, dix shekels!» En ce mardi midi, l’entrée de la vieille ville d’Hébron, en Cisjordanie occupée, est bourrée de monde. On se salue, on marchande, on boit un café très fort pour se réchauffer avant de trimbaler des montagnes de victuailles jusque chez soi.

Au milieu de la cohue, deux gilets bleu vif: ceux des observateurs de la Présence internationale temporaire d’Hébron, créée dans le cadre des Accords d’Oslo en 1997. Une force de 64 observateurs financée par la Suisse, l’Italie, la Norvège, la Suède et la Turquie afin de rapporter les éventuelles violations du droit international et maintenir la paix.

Stratégie électorale

Le bleu de leurs vestes ne sera cependant bientôt plus qu’un souvenir pour Hébron. Le premier ministre, Benyamin Netanyahou, a annoncé lundi son refus de renouveler le mandat du TIPH, l’acronyme anglais de cette mission. «C’est logique: on est en période électorale, il veut faire plaisir aux religieux nationalistes», commente un expert proche du dossier, nullement surpris. Berne dit prendre acte. Des consultations sont en cours avec les autres pays qui financent le mécanisme.

Lire notre éditorial: A Hébron, l’enfer sans témoins

Plusieurs éléments expliquent la décision de Benyamin Netanyahou. Il y a d’abord l’indifférence et la défiance croissantes de la société israélienne à l’égard des Palestiniens: l’état d’esprit qui prévalait à la création du TIPH en 1997, juste après Oslo, n’a pas survécu aux violences de ces vingt dernières années. Conjointement, la droite religieuse n’a cessé de monter en puissance: le projet de colonisation se porte bien, les droits des Palestiniens ne sont pas une priorité.

Témoin impuissant

Mais il y a aussi eu la révélation d’un rapport du TIPH dans lequel la mission soulignait les infractions au droit international commises par Israël, sur la base de plus de 40 000 «rapports d’incidents» compilés au fil des années. Un affront, alors que le TIPH ne soumet ses rapports confidentiels qu’aux pays contributeurs et aux autorités israéliennes et palestiniennes.

Et puis ces derniers mois, il se dit en Israël qu’un observateur a crevé les pneus de la voiture d’un colon, et qu’un autre, suisse, doit son expulsion au fait d’avoir frappé un enfant israélien. Un expert, qui a souhaité rester anonyme, commente: «La décision de Netanyahou est regrettable: le TIPH prévenait la violence, et ce départ est un signal négatif pour la solution à deux Etats. Mais en même temps, n’est-ce pas plus digne de partir que d’assister, impuissant, à ça?»

Une bataille autour d’Abraham

«Ça», c’est-à-dire les tensions permanentes que vit Hébron dans un triste condensé du conflit israélo-palestinien. Au cœur de cette guerre sourde, un patriarche: Abraham. C’est dans cette ville qu’il serait enterré ainsi que sa famille, selon l’Ancien Testament et le Coran, dans un endroit appelé le «tombeau des Patriarches». Le sang a coulé plus d’une fois dans cette cité, l’une des plus anciennes du Proche-Orient. Deux massacres ont particulièrement marqué: celui de 1929 (67 juifs tués par des Palestiniens) et celui de 1994 – 29 Palestiniens tués par un colon israélien.

Aujourd’hui, un millier de colons gardés en permanence par l’armée israélienne vivent au milieu de 40 000 Palestiniens dans une vieille ville qui ressemble à un labyrinthe de guerre. Barbelés, magasins fermés, tags, barrières, tours d’observation militaires ne donnent pas envie de s’y attarder, malgré les efforts de la municipalité d’Hébron pour restaurer certaines rues.

«Notre fenêtre sur le monde»

Un contexte qui fait dire à Abou Nour qu’il vit en prison. «C’est dur, mais on s’habitue à tout ici», soupire ce commerçant. A la tête de l’association des artisans palestiniens d’Hébron, l’homme, yeux bleus et barbe blanche, déplore le départ des internationaux. «Le TIPH, c’était notre fenêtre sur le monde. En montrant les sévices que nous subissons, ils empêchaient Israël de se prétendre une société juste et moderne.»

Quelques échoppes plus loin, voici Jamal Maraka. Il connaît tout de sa ville: voilà cinquante ans qu’il y tient un magasin. «Nous devons beaucoup au TIPH. Il y a trente ans, personne ne connaissait la dureté de notre sort», dit-il, et de pointer un doigt vers un ciel grillagé. Des grilles ont été installées pour empêcher les détritus jetés par les colons de tomber sur les badauds, mais «les crachats, l’eau sale, la pisse passent quand même», raconte le sexagénaire emmitouflé dans son keffieh.

Retour à une ville «normale»

Ces voisins qu’il déteste, on les rencontre quelques mètres plus loin, une fois passé un contrôle de l’armée israélienne. Autre monde, autre narratif: ils sont ravis de la décision de Benyamin Netanyahou. «Dieu soit loué!» s’exclame un juif orthodoxe lorsqu’on lui demande son avis, devant l’entrée juive du tombeau des Patriarches. «Si les gens du TIPH veulent agir pour la paix, pourquoi ne vont-ils pas en Syrie? Ils seront accueillis à bras ouverts», s’exclame-t-il.

«Que les internationaux partent. Ils nous empêchaient de faire notre travail», lâche un soldat armé jusqu’aux dents. Un peu plus loin, une Israélienne à qui on demande son chemin commente: «Ce qu’il nous faut, ce n’est pas des observateurs internationaux. C’est un autre Baruch Goldstein», allusion au colon qui a massacré 29 Palestiniens en 1994.

Yishaï Fleisher, le porte-parole de la communauté juive d’Hébron, se dit quant à lui soulagé par le départ du TIPH. «En nous photographiant comme si on était au zoo, ils contribuaient à maintenir le conflit. Avec leur départ, on va enfin avoir l’impression de vivre dans une ville normale.» Une ville «normale» dans un conflit qui a fait de la haine sa norme.