égypte

Hécatombe de chevaux au pied des pyramides

Depuis que les touristes ont disparu, les propriétaires n’ont plus de quoi nourrir leurs bêtes. Comme ils ont attaqué les rebelles sur la place Tahrir, peu d’Egyptiens ont envie de les aider

Ce n’étaient pas les chevaux les plus heureux du monde, brutalisés par leurs maîtres et montés par des cavaliers distraits, agités, bruyants. Ce n’étaient pas les mieux nourris non plus, avec leurs côtes saillantes et leurs yeux battus, alors même qu’ils ont été les complices silencieux d’innombrables arnaques touristiques. Pourtant, aussi dure qu’a toujours été la vie des chevaux des pyramides, à Gizeh, rien ne laissait présager d’une mort aussi abjecte.

Ils ont maigri jusqu’à ce que leurs flancs les fassent ressembler à des radiateurs sur pattes. Ils se sont effondrés d’inanition dans leur écurie sordide. Ils ont rendu l’âme juste avant d’être tirés dans la poussière par une vague charrette. Et se sont décomposés au soleil dans un charnier équestre à ciel ouvert, au milieu des ordures, sur ce qui fut autrefois un terrain de foot.

«Hello my friend, welcome to Egypt!» répond Aziz Eshar lorsqu’on lui demande pourquoi il n’a pas offert de sépulture plus digne à ses cinq chevaux morts de faim depuis le début de février. Suivent quelques haussements d’épaules, des grognements, des explications confuses sur le fait qu’il aurait bien voulu tracter les carcasses un peu plus loin dans le désert mais que c’était compliqué, qu’il aurait bien voulu les enterrer mais qu’il est interdit de creuser ici en raison de possibles trésors archéologiques dans le sol. Vient alors une offre de tour en charrette autour des pyramides, derrière un de ses trois chevaux encore en vie, pour un très bon prix, my friend, cinq fois le tarif officiel.

Ce samedi matin, cela en vaudrait presque la peine. Avec une quinzaine de touristes seulement sur le site de l’une des sept merveilles du monde, qui en accueillait plus de 12 000 jusqu’à la révolution égyptienne du 25 janvier, il y a de quoi se prendre pour un explorateur ou un archéologue débarqué avec Napoléon en 1798. Sauf qu’il y a, comme d’habitude, une entourloupe: si l’on grimpe sur un cheval ou une charrette à Nazlet el-Saman, on se retrouve, en dépit des promesses du bonhomme, à faire le tour de l’imposant mur en béton nouvellement dressé qui ceinture les pyramides, sans accéder aux monuments quatre fois millénaires.

Le mardi 25 janvier s’est tenue, sur la place Tahrir au centre du Caire, la première manifestation d’un mouvement de révolte qui allait obtenir, en dix-huit jours, la chute du président Moubarak et de son système hautement corrompu. Dès le lendemain, les dizaines de milliers de touristes présents en Egypte – c’était la haute saison – ont commencé de refluer vers l’aéroport pour éviter d’être piégés dans les violences. Lesquelles n’allaient pas tarder: le vendredi 28, sur la place Tahrir, les forces de l’ordre ont perdu leurs nerfs et tiré sur la foule.

Les premiers chevaux des pyramides sont morts la semaine suivante. Le 8 février, une vétérinaire alerte la Société égyptienne de charité envers les animaux (ESMA). Elle est tombée à Nazlet el-Saman sur une cinquantaine de carcasses de chevaux. L’ESMA, qui ne s’occupe habituellement que des chats et des chiens, lance un appel d’urgence et démarre un programme de distribution de maïs et de son, deux fois par semaine. «Sur les 3000 chevaux des pyramides, il faut en nourrir au moins 500 si l’on veut éviter qu’ils meurent en quelques jours», explique Susie Nassar, membre fondatrice et volontaire de l’ESMA. Cette femme d’origine britannique, arrivée en Egypte il y a trente ans pour travailler dans les services pétroliers, a de la peine à parler. Parce que deux chats lui grimpent en même temps sur le dos et que des dizaines de chiens se livrent devant la porte à un concert d’aboiements. «Les chevaux, c’était pas notre truc, s’excuse-t-elle. On s’occupe dans cet abri de 300 chats et de 300 chiens ramassés dans la rue.»

Lorsque Susie échappe enfin aux griffes et aux crocs de ses protégés, elle grimpe dans une voiture en direction des pyramides pour une mission d’évaluation avant la distribution du lendemain. On comprend alors qu’il est beaucoup plus simple d’aider des chats sans maître que des maîtres dont le cheval est affamé, voire déjà mort. «La première fois qu’on est arrivé à Nazlet el-Saman avec un camion de céréales, dit-elle, on a été attaqué par les propriétaires de chevaux. Ils ont volé la moitié de la cargaison.»

«Hello my friend, welcome to Egypt!» répond lui aussi Ali Mahmoud Hassan lorsqu’on lui demande combien de kilos de mélange de céréales il faut chaque jour pour maintenir un cheval en vie. Puis il consent à articuler un chiffre: 2,5 kilos. Puis il se ravise: 4 kilos. Puis il s’abîme dans d’intenses cogitations et finit par trancher: 5 kilos. Bref, cela coûte 20 livres par jour (3,14 fr.), alors qu’un cheval en rapporte trois à quatre fois plus si son propriétaire harcèle correctement les touristes. En soi, la marge serait intéressante. Sauf qu’il faut aussi payer le leasing, car la plupart des chevaux de travail sont achetés à crédit, de 2000 à 5000 livres (314 à 785 francs). Ces dernières semaines, le cours s’est effondré de 40% mais il faut continuer de payer ses dettes au prix fort, même si le cheval en question n’est plus de ce monde. Pour nourrir ses bêtes en attendant le retour des touristes, aucun propriétaire n’a songé à contracter un ­emprunt bancaire; posséder un compte en banque semble d’ailleurs une idée saugrenue à Nazlet el-Saman. «Quand on a un peu d’argent de côté, on achète des chameaux», explique Ali Mahmoud Hassan. Le marché du chameau (5000 à 10 000 livres par animal) semble plus fluide que celui du cheval, parce que le chameau supporte mieux les périodes de disette et qu’il a l’avantage de pouvoir être mangé. Le cours du chameau n’a donc fléchi que de 8% depuis la révolution, en raison d’une augmentation sensible de l’offre.

Ali Mahmoud Hassan, qui a lui-même vendu ses cinq chameaux pour nourrir ses quinze chevaux, a dressé pour l’ESMA la liste des équidés ayant besoin d’aide alimentaire d’urgence: 645 têtes réparties en 217 petits propriétaires. Moue embarrassée de Susie. Les fonds récoltés par son organisation ne permettent pas de nourrir plus de 500 bêtes, à raison de 8000 livres égyptiennes (1256 francs) de céréales à chaque distribution.

Il y a quelque chose d’étrange à voir une petite organisation comme l’ESMA se retrouver seule à devoir aider un cheptel aussi important. Il faut dire que les gros propriétaires, ceux qui possèdent des pur-sang et dont les écuries abritent les belles montures des diplomates, des expatriés et des ploutocrates égyptiens, n’ont pas bronché. Pour eux, le carnage équin en cours a une vertu, celle d’assainir le marché de ses bêtes et de ses propriétaires trop misérables, nuisibles donc à la réputation du village.

Le gouvernement n’a pas bougé non plus. D’abord parce qu’en pleine révolution, il a d’autres chats à fouetter, mais aussi parce que cela fait des décennies qu’une lutte sourde oppose les autorités égyptiennes aux petits propriétaires de chevaux des pyramides, accusés de répandre du crottin tout autour de ces joyaux touristiques et de rendre infernal, par leur insistance et leurs arnaques, le séjour des visiteurs étrangers.

Enfin, on ne peut pas dire que le terrible destin des chevaux de Nazlet el-Saman ait bouleversé les Egyptiens, qui vouent au contraire à leurs propriétaires une solide rancune. Et pour cause: les cavaliers qui ont tenté, le 2 février 2011, de disperser la foule de la place Tahrir à dos de chameau ou de cheval, venaient précisément de ce petit village au pied des pyramides.

«Hello my friend, welcome to Egypt!» répond Farouk Gounim, 38 ans, lorsqu’on lui demande pourquoi il a participé avec une trentaine de ses collègues à cette folle charge contre les opposants au régime Moubarak. S’ensuit une litanie confuse. «Nous sommes les meilleurs amis des touristes depuis des générations! Mon père Mohamad, mon grand-père Sultan, mon arrière-grand-père Ali, mon arrière-arrière-grand-père Abdallah, ils ont tous loué des chevaux et des chameaux aux touristes! Nous sommes les enfants des pyramides! Ce sont nos ancêtres qui les ont construites! Nous aimons les touristes! Nous sommes les meilleurs des hommes! Promettez-moi d’écrire la vérité! La télévision égyptienne dit que nous sommes allés sur la place Tahrir pour tuer des manifestants! Ce sont des mensonges! Tout ce que je veux, c’est des touristes! Je suis allé à la place Tahrir sur mon cheval, mais c’était pour… c’était pour participer! Pour être avec les autres Egyptiens! Pour l’amour de mon pays! Pour les pyramides!»

Farouk Gonim gesticule devant son écurie, une cave sombre où l’on distingue une silhouette décharnée. Un de ses chevaux a rendu l’âme la semaine précédente. Un troisième, qui répond au doux nom de Tchali, est attaché dans la ruelle. Il est tellement affamé qu’il grignote la couverture qui sert de rideau à la voisine. Farouk Gonim montre du doigt une petite cicatrice sur le poitrail de l’animal. «Ils nous attendaient avec des couteaux, à la place Tahrir! C’était un piège! Quelle honte de s’en prendre à des animaux innocents! Nous sommes les meilleurs des hommes!»

Quelques jours plus tard, le 13 mars, les forces armées qui gouvernent l’Egypte depuis la chute d’Hosni Moubarak ont procédé à l’arrestation de deux richissimes députés du PND, le parti présidentiel, pour avoir organisé l’assaut de la place Tahrir en offrant 300 livres (47 francs) à chaque chamelier et propriétaire de cheval des pyramides. L’enquête a fait apparaître que ces deux-là avaient agi sur les ordres de Gamal Moubarak, le fils du président qui, à ce moment, croyait encore pouvoir lui succéder. Aujourd’hui, la plupart des analystes s’accordent à dire que la chevauchée de la place Tahrir fut une erreur monumentale de la part du clan présidentiel, parce qu’elle a fait basculer définitivement l’opinion publique égyptienne dans l’opposition.

Susie Nassar, elle, ne se laisse pas troubler par les remous de l’après-révolution. Tous les trois jours, elle continue d’aller distribuer des ­céréales aux chevaux des pyramides. «Ce n’est pas parce que leurs ­propriétaires sont mauvais qu’il faut laisser crever leurs bêtes», conclut-elle.

Pour faire un don à l’ESMA: www.esmaegypt.org

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