Les 20 000 électeurs d’Hénin-Beaumont ont, dimanche, rendez-vous avec les urnes. Que vont-ils décider, lors de cette élection municipale sous haute tension sanitaire, pour laquelle le Ministère français de l’intérieur recommande des consignes inédites d’hygiène et de nettoyage des bureaux de vote pour faire face au coronavirus? Les élus sortants du Rassemblement national ont tous formulé devant nous la même réponse: impossible, pour Steeve Briois et les siens, d’imaginer autre chose qu’une victoire claironnante au premier tour.

L’extrémisme, époux du paternalisme

Cette conviction est basée sur une réalité. En six ans, ces élus qui n’apprécient guère d’être traités «d’extrême droite» ont quadrillé sans relâche leur terrain électoral. Le virus qu’ils affirment avoir disséminé est… celui de la proximité et du service. Peu de harangues anti-migrants malgré la proximité de Calais, le port vers lequel convergent toujours les clandestins à la recherche (vaine) d’un passage en Angleterre, où Marie-Caroline Le Pen (sœur aînée de Marine) est candidate RN. Pas de guerre ouverte contre les kébabs, comme à Béziers, la ville méridionale de l’ex-journaliste Robert Ménard.

Le populisme nationaliste, version Hénin-Beaumont, a su se fondre dans le paysage. L’extrémisme a épousé le paternalisme. Le naufrage, jadis, du socialisme municipal héninois, empêtré dans les affaires et la corruption endémique, reste ici le meilleur des arguments électoraux: «Ils nous ont permis de tourner la page, nous a avoué un médecin retraité, pourtant pro-européen convaincu. Ils ont fait le ménage. C’est une municipalité de nettoyeurs.»

Fallait-il, alors que l’épidémie de coronavirus menace de déstabiliser l’économie mondiale et de perturber durablement la vie politique de plusieurs pays européens, nous en tenir à la publication, sur trois pages, de ce long récit, focalisé sur une commune de France? Notre réponse, vous le voyez aujourd’hui, a été affirmative. Nous voulions voir, sur le terrain, comment le parti de Marine Le Pen tente, après la défaite de sa candidate à la présidentielle face à Emmanuel Macron, de se réinventer par le bas. 

Or Hénin-Beaumont n’est pas qu’un théâtre médiatique réveillé chaque fois – ce sera encore le cas ce dimanche – par l’arrivée des camions de télévision pour suivre le vote de «Marine». Cette ville a une histoire. Sa population, à une demi-heure de train de Lille, commute avec la métropole nordiste. Ses lycées professionnels incarnent l’avenir. Son équipe internationale d’escrime défend les couleurs de la France jusqu’aux Jeux olympiques. Hénin-Beaumont, nous l’avons vu et observé, se conjugue au présent et au futur. Les habits de l’extrême droite municipale sont taillés dans l’idéologie nationale pour épouser sur mesure les colères locales.

Notre grand format: A Hénin-Beaumont, le Rassemblement national en terrain minier

Le RN, l’UDC et le mythe du retour au pays d’antan

Fallait-il enfin choisir un lieu unique? Notre intention, à l’origine, était de raconter deux lieux emblématiques de la France lepéniste. Hénin-Beaumont pour le RN du Nord, face sociale de l’extrême droite. Fréjus, dans le Var, pour le RN du Sud, héritier du vieux Front national colonialiste et ouvertement raciste de Jean-Marie Le Pen. Gaël Hurlimann et Paul Ronga, chargés des «grands formats» web au Temps, ont défendu l’idée contraire. Mieux valait, selon eux, donner un seul visage au premier parti de France.

Une immersion, ont-ils estimé, est toujours plus parlante lorsque le lieu est bien identifié, surtout vu et lu de l’étranger. Décision pertinente que notre collaboration avec Christophe Blanquart, photographe basé à Hénin-Beaumont – et lui-même employé prochainement démissionnaire de la commune – a permis d’illustrer. D’autant qu’Hénin Beaumont essaime. La mairie dirigée par Steeve Briois joue, depuis 2014, le rôle d’académie municipale de l’ex-Front.

Un arrière-plan

Notre portrait avait enfin un arrière-plan: Le Temps, depuis sa fondation, côtoie en Suisse les élus de l’UDC et son tribun Christoph Blocher. Assiste-t-on, en France, à une reconfiguration du discours d’extrême droite recentrée sur la compétence et l’exercice du pouvoir démocratique plutôt que sur la protestation aux accents putschistes, version Le Pen père? Notre reportage est sur ce point ambivalent. Oui, le RN veut gouverner. Oui, ses élus savent s’affranchir sur le terrain de leur idéologie.

Mais un socle dangereux demeure: leur refus obstiné de la réalité. Hénin-Beaumont est une commune qui, depuis six ans, s’est remise, sous leur direction, à rêver de la France d’hier, protégée par ses frontières fermées, nostalgique du franc et oublieuse des dégâts économiques causés aux petits commerces, à moins de 10 kilomètres, par l’immense hypermarché Auchan. Le Rassemblement national y survend, comme l’UDC en Suisse, le mythe d’un possible retour à la France d’antan sur fond de l’hymne «On est chez nous». Mensonge et illusions. Mais avec la peur ambiante du coronavirus qui se joue des frontières, l’écho électoral est garanti.