Comment faire exister l'Union européenne sur le terrain de la sécurité, jusque-là laissé aux Etats et à l'OTAN? Alors que la Mission européenne de surveillance du cessez-le-feu en Géorgie a commencé mercredi à travailler, le général Henri Bentégeat est, à Bruxelles, l'un des acteurs clefs de cette nouvelle approche communautaire en matière de politique de sécurité et de défense (PESD). Un rôle suivi de près par les ministres de la Défense des Vingt-Sept, réunis mercredi et jeudi à Deauville. Explications.

Le Temps: Certains comparent

le conflit en Géorgie à un «nouveau 11 septembre» pour la sécurité mondiale. Est-ce votre avis?

Henri Bentégeat: L'impact stratégique d'un événement se mesure a posteriori. Or tout dépendra de Moscou dans les semaines qui viennent. L'accord de partenariat renforcé entre la Russie et l'Union européenne – dont les négociations ont été suspendues par les Vingt-Sept – peut encore être signé le 14 novembre à Nice. L'important est de savoir comment nous pouvons recréer et rétablir les conditions d'un partenariat crédible et solide avec la Russie. Faire une telle comparaison est donc prématuré.

– N'assiste-t-on pas, tout de même, à l'émergence de blocs antagonistes: la Russie contre les puissances occidentales. A chaque empire, sa zone d'influence…

– Très franchement, je ne suis pas du tout de cet avis. Je crois que la notion d'empire est une notion du XIXe siècle qui a perduré un peu au XXe. Mais, aujourd'hui, la mondialisation interdit ce genre de rêve ou de dérive. La seule loi raisonnable, à l'heure d'Internet, est celle d'un multilatéralisme efficace, c'est-à-dire d'un ordre international fondé sur des règles, tel que le défend l'Union européenne. La mondialisation et les nouvelles technologies de la communication interdisent les rêves fous du siècle dernier.

– L'une des inquiétudes stratégiques majeures ravivées par le conflit du Caucase porte sur la sécurité énergétique. Comment y faire face?

– Le retour en force de la puissance russe n'est qu'un volet du nouveau paysage stratégique mondial. Il faut aussi prendre en compte l'émergence de nouveaux grands acteurs comme la Chine, l'Inde et quelques autres, la progression démographique ou le réchauffement climatique. En résultent des pressions pour l'accès aux ressources énergétiques, l'accès aux matières premières, l'accès aux produits agricoles et de la pêche. Et, de manière plus saillante encore, l'accès à l'eau et à l'eau potable. Résultat: comme jadis au XVe siècle, la concurrence pour ces ressources s'accroît et pourrait engendrer des tensions dans les espaces non nationalisés, comme le pôle Nord ou l'espace. Tout le défi, pour l'UE, est d'apporter une réponse sécuritaire basée sur la prévention. Laquelle commence par une diversification de nos sources d'énergie ou par la recherche, puis la surveillance, de nouvelles routes d'approvisionnement.

– L'UE peut-elle répondre à ces défis sans augmenter à son tour

ses dépenses militaires?

– Non. Je suis personnellement convaincu que la baisse des budgets de défense enregistrée depuis cinq ans en Europe est allée trop loin. Il nous faut revenir à la raison. En expliquant bien ce que nous faisons: nous ne sommes pas en train de construire une armée ou une marine européenne. Il y a aujourd'hui 27 nations indépendantes dans l'UE, dont 21 sont actuellement membres de l'OTAN. Chacune de ces nations, neutre ou non, a ses forces propres. Tout ce que nous construisons se fait donc sur la base du volontariat et d'éléments fournis par chaque pays.

Ce qu'il faut, c'est remédier à nos faiblesses notamment dans le domaine du transport aérien stratégique ou des hélicoptères de transport. Exemple: la remise à niveau d'un certain nombre d'hélicoptères européens existants, mais qui ne sont pas utilisables aujourd'hui. Soit parce qu'ils sont trop vieux, soit parce que les pilotes ne sont pas assez formés. Puis il y a une troisième faiblesse: celle du renseignement tactique.

– La présidence française a promis de faire bouger les choses…

– La France s'est focalisée sur l'amélioration de nos capacités. L'idée d'une sorte de mutualisation de nos capacités de transport aérien est ainsi à l'étude: échanges d'heures de vol, maintenance commune des appareils et, pourquoi pas, unités multinationales. Dans le domaine maritime, la constitution d'un groupe aéronaval européen est envisagée. Si un effort minimal est consenti par l'ensemble des pays de l'UE, ces dossiers peuvent avancer très vite.