Demain, quelle France ? (1)

Herbert Lüthy, un Suisse au cœur des maux français

De 1946 à 1958, le journaliste et sociologue réside à Paris. Il en tirera un livre d’abord publié en allemand, et repéré par Raymond Aron pour sa collection «Liberté de l’esprit». Son titre? «A l’heure de son clocher»…

«L’histoire de la France pourrait être écrite comme celle de son administration: anonyme, prosaïque […]. En elle, non dans quelque idée grandiose de conquérant ou d’un grand homme d’Etat, se trouve la garantie de la durée […]. Cette administration, toujours, reprend ce que la politique du Roi ou de son cabinet a joué et perdu.»

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Nous sommes en 1954, l’année de la défaite indochinoise de Diên Biên Phu et du passage si rapide (juin 1954-février 1955) de Pierre Mendès France à la tête du gouvernement français. Le Bâlois Herbert Lüthy vient de finir une longue tournée à travers l’Hexagone dont il raconte, depuis 1946, les méandres aux lecteurs du St. Galler Tagblatt. Un essai de 340 pages, mi-reportage, mi-enquête, en résulte: Frankreichs Uhren gehen anders («Sous les clochers français»). La plume acérée du futur professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich fait mouche.

Des constats qui demeurent valides

Le grand Raymond Aron, alors bien seul dans sa défense des idées libérales face à l’incontournable pensée marxiste de Jean-Paul Sartre – son condisciple à l’Ecole normale supérieure –, repère cet observateur suisse capable de disséquer les travers de la République. Il lui offre de traduire en français, dans sa collection «Liberté de l’esprit» chez Calmann-Lévy, le récit de ses pérégrinations françaises. L’ouvrage paraît alors sous le titre A l’heure de son clocher. Et Aron lui-même en rédige la présentation: «On reprochera probablement à Herbert Lüthy l’admiration qu’il professe pour nos grands techniciens et la réserve où il se tient vis-à-vis de la plupart de nos hommes politiques, écrit-il. On ne pourra pas ne pas reconnaître que son analyse de la crise française est celle d’un homme au jugement impartial doté d’une vue de liberté»…

La France n’a jamais eu de tradition libérale et elle n’a pratiqué le libéralisme que comme une concession presque inavouable de l’idéologie à la vie telle qu’elle est.

Soixante-trois ans plus tard, bien des constats de l’observateur suisse, sévère envers cette France «qui s’accroche de toutes ses forces, de toute sa ruse, à ses habitudes et à ses erreurs», demeurent valides. A l’exemple de cette phrase qui fait mal, mais tape juste: «La France n’a jamais eu de tradition libérale et elle n’a pratiqué le libéralisme que comme une concession presque inavouable de l’idéologie à la vie telle qu’elle est. […] Le compromis journalier de la réalité et l’inexorabilité de la rhétorique vont côte à côte, sans jamais se rencontrer ni s’opposer.»

Le reste, mélange de rencontres et d’explications à destination des lecteurs suisses, est à l’unisson. Tocqueville, dans l’essai de Lüthy, côtoie Kafka: «La France est un vieux pays où les législateurs ont accumulé assez de textes au cours des siècles pour satisfaire à toutes les éventualités imaginables», ironise l’auteur. Le pays qu’il décrit, alors, n’a pas encore été repris en main par le général de Gaulle. La IVe République est livrée aux partis que la Constitution de la Ve, en 1958, entreprend de museler. Mais pour Lüthy, le mal n’est pas que l’instabilité politique chronique dénoncée à laquelle l’homme du 18-Juin saura mettre fin, avant d’imposer l’élection présidentielle au suffrage universel par référendum, le 28 octobre 1962.

La France victime du carcan de ses conservatismes

La France est d’abord victime du carcan de ses conservatismes, comme celui «de la petite ville, du petit atelier, de la petite ferme lentement figée dans une cuirasse de protection et de privilèges pour tout ce qui est inefficace, vieillot, accoutumé, irrationnel…». Une cuirasse bâtie «par l’horrible enchevêtrement d’égoïsmes aveugles et d’intérêts de clocher dans la défense contre la modernisation et la rationalité». Des maux français au sujet desquels s’écharpent encore les onze candidats de la prochaine présidentielle.

Herbert Lüthy, «A l’heure de son clocher», Editions Calmann-Lévy


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