Le Temps: Asif Ali Zardari est-il sûr d'être élu, ou un coup de théâtre est-il encore imaginable?

Olivier Guillard: Des surprises sont possibles toutes les vingt-quatre heures dans ce pays et elles sont rarement bonnes. Un retournement brutal semble cependant peu probable. Le candidat de l'opposition est un illustre inconnu (ndlr, Saeed uz Zaman Siddiqui). Il bénéficie certes de l'aura de son leader, l'ancien premier ministre Nawaz Sharif, mais ce n'est pas suffisant pour renverser la tendance.

- L'élection de Zardari peut-elle contribuer à un apaisement de la crise pakistanaise, ou risque-t-elle au contraire de l'aggraver?

- Rien n'a évolué favorablement entre les législatives de février et aujourd'hui, à part peut-être la démission de Musharraf. L'insécurité a augmenté, l'électricité est coupée douze heures par jour, l'islamisme gagne du terrain, l'inflation est galopante... Il était urgent d'agir, dans un contexte de crise intérieure et régionale - on connaît le chaos afghan - mais la coalition a passé son temps à s'entre-déchirer. Le futur président, en outre, est censé avoir moins de prérogatives que n'en avait Musharraf. Il ne devrait plus être habilité à démettre le premier ministre ou à dissoudre l'assemblée. Asif Ali Zardari, qui avait milité en ce sens, refuse désormais de renoncer à ces anciens privilèges. Cela ne va pas contribuer à apaiser quoi que ce soit.

- A-t-il réussi, depuis la mort de Benazir Bhutto, à dépasser son image de «Mister 10%» totalement corrompu?

- Il veut incarner les qualités de son épouse mais c'est un personnage peu crédible. Il a été un peu touché par la grâce. Il a réussi à maintenir le Parti du peuple pakistanais ces six derniers mois, alors que ce dernier aurait pu sombrer avec l'assassinat de Benazir Bhutto. Mais globalement, la communauté internationale ne lui accorde aucun crédit. Il est rejeté par une grande partie des élites pakistanaises, notamment au sein de l'armée. Il traîne une réputation d'homme corrompu, qui promet mais qui ne délivre pas. Les affiches électorales le présentent entre sa femme et le père de cette dernière, ex-président également assassiné; on n'a aucune peine à trouver qui est l'intrus. Son élection n'est une bonne nouvelle que pour lui, elle lui évitera certains désagréments judiciaires. Le PPP, hélas, n'avait pas d'autre candidat, seulement des deuxièmes ou troisièmes couteaux.

- De quelle marge de manœuvre pourra-t-il bénéficier, vis-à-vis du gouvernement, de l'opposition, de l'armée, ou encore des Etats-Unis?

- Son mandat sera extrêmement limité, ses marges courtes. Il hérite d'un pays dans un état de fragilité considérable, le contexte régional est défavorable, les relations avec Washington se sont dégradées, l'armée ne l'aime pas et les religieux n'ont d'autres ambitions que de transformer le Pakistan en califat. Il faudra aussi compter avec Nawaz Sharif, qui n'a pas renoncé au pouvoir et qui est plus populaire que Zardari. Très vite, Sharif va dénoncer l'incompétence du président pakistanais et l'incapacité du PPP à conduire la nation.