Affaire Skripal

Héros de Russie et empoisonneur public

Le site d’investigation Bellingcat et son partenaire russe The Insider ont présenté mercredi des éléments très détaillés démasquant l’un des deux hommes considérés par Londres comme responsables de la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal à Salisbury en mars dernier

L’empoisonneur de Sergueï Skripal est un Héros de Russie, personnellement décoré par Vladimir Poutine en 2014, ont révélé le site d’investigation Bellingcat et son partenaire russe The Insider. Cinq personnes ont souffert du contact avec le poison, dont une, sans rapport avec l’ancien espion russe, est décédée.

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Anatoli Tchepiga serait la véritable identité de Ruslan Boshirov, dont le visage a été exposé par Scotland Yard début septembre, avec celui de son complice Alexander Petrov, soupçonnés d’une tentative de meurtre à l’aide du poison neurotoxique Novitchok développé par l’armée russe. Londres avait prévenu que les noms de Ruslan Boshirov et d’Alexander Petrov étaient des couvertures.

Interview peu convaincante sur Russia Today

Huit jours plus tard, le président russe, Vladimir Poutine, avait affirmé que les deux hommes accusés d’être des assassins du GRU (le renseignement militaire russe) étaient en fait «des civils» et que leurs activités «n’ont rien de criminel». Vladimir Poutine leur avait enjoint de répondre publiquement aux accusations, ce qu’ils ont fait dès le lendemain sur RT (Russia Today), la chaîne anglophone du Kremlin. Ils se sont présentés comme des hommes d’affaires simplement venus à Salisbury en touristes pour voir le fameux clocher de sa cathédrale, échouant même à convaincre la journaliste pro-Kremlin qui les interrogeait.

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Les découvertes de Bellingcat et The Insider font mentir le président russe. Sa biographie a été soigneusement retracée dans l’enquête. L’homme est né le 5 avril 1979 à Nikolaevka, un village de 300 habitants dans l’extrême-orient russe, proche de la frontière chinoise. Entré dans l’armée à 18 ans, dans une école d’élite pour la formation des commandos marins. Diplômé avec les honneurs de l’académie militaire, il intègre la 14e brigade des commandos stationnée à Khabarovsk, une des unités d’élite de l’armée sous commandement du GRU. L’unité de Tchepiga 74854 a joué un rôle clé dans la seconde guerre de Tchétchénie. Tchepiga a été envoyé à trois reprises en Tchétchénie, sans qu’on sache quelles ont été ses missions. Il aurait reçu plus de 20 décorations militaires au cours de son service, qui l’ont propulsé au rang de colonel, chose rare à son âge. Il reçoit son premier faux passeport en 2010, déjà sous l’identité de Ruslan Boshirov. De son état civil, on sait juste qu’il est marié et a un enfant. En décembre 2014, Anatoli Tchepiga reçoit des mains de Vladimir Poutine la plus haute récompense militaire, celle de «Héros de la Fédération russe», délivrée «en reconnaissance des services rendus à l’Etat et au peuple russe, dont des actes héroïques».

Contradictions et perte de crédibilité

Pour Bellingcat, ces découvertes «contredisent de manière flagrante les déclarations de cet homme, telles qu’elles ont été faites lors d’une interview télévisée avec la chaîne de télévision russe, et les affirmations du président Vladimir Poutine». Les falsifications démasquées «corroborent les accusations des autorités britanniques selon lesquelles cet individu est complice de l’empoisonnement de Skripal et a agi sur ordre d’une autorité gouvernementale russe de haut niveau.»

Face à ces accusations argumentées, Moscou et les médias pro-Kremlin n’ont pas bougé d’un pouce et continuent de nier farouchement toute implication dans l’affaire Skripal. La porte-parole du Ministère des affaires étrangères, Maria Zakharova, suggérait hier sur sa page Facebook que la date de publication du rapport a été choisie pour coïncider avec le discours de Theresa May devant les Nations unies, «durant lequel elle a de nouveau exprimé ses accusations envers la Russie». Selon Zakharova, «il n’y a aucune preuve, c’est pourquoi la campagne médiatique se poursuit avec son rôle primaire consistant à détourner l’attention sur la question principale: que s’est-il passé à Salisbury»? écrit la responsable du Ministère des affaires étrangères.

«Il s’agit d’une théorie du complot typique», estime de son côté le sénateur Frants Klintsevitch, connu pour ses liens avec l’armée et ses positions anti-occidentales. «On a l’impression que les médias britanniques travaillent main dans la main avec leurs autorités. C’est complètement déprimant», a-t-il confié jeudi à l’agence d’Etat russe RIA Novosti. Mais en refusant d’apporter des éléments permettant d’infirmer les découvertes de Bellingcat, Moscou continue de perdre en termes de crédibilité. L’affaire Skripal apparaît plus que jamais comme un désastre à la fois pour le renseignement russe et pour l’image du pays.

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