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Heurts à la frontière de Gaza en 2018: Israël pourrait avoir commis des crimes de guerre et contre l’humanité

Jeudi, la Commission d’enquête internationale indépendante sur les manifestations dans les territoires occupés palestiniens a présenté son rapport au Palais des Nations. Elle juge «illégale» l’utilisation de balles létales contre des civils en grande partie pacifiques

Mohammad Obei, 24 ans, était un footballeur. A 9 heures du matin, le 30 mars 2018 à El Bureij, il était à près de 150 mètres de la frontière séparant Gaza d’Israël. Les forces de sécurité israéliennes lui ont tiré dans les jambes alors qu’il marchait, mettant une fin brutale à sa carrière sportive. Naji Abu Hojayeer, 24 ans, s’était enroulé dans un drapeau palestinien. Il était debout à 300 mètres de la barrière de séparation. Il a lui aussi été abattu d’une balle dans l’abdomen. Yousef, un étudiant en journalisme, portait le gilet indiquant qu’il était de la presse. Il photographiait les manifestants palestiniens à 800 mètres de la barrière. Visé par deux balles, il a perdu sa jambe droite. Il y a encore ce cas, terrible, de Fadi Abu Salmi. Amputé des deux jambes après avoir été victime de frappes aériennes israéliennes en 2008, se déplaçant dans une chaise roulante, il a été abattu par un sniper israélien à Abasan Al-Jadida, l’un des cinq lieux de manifestations alors qu’il était à 300 mètres de la frontière.

Des amputations

La liste n’est de loin pas exhaustive. 6106 Gazaouis ont été blessés au cours de manifestations tenues entre le 30 mars et le 31 décembre 2018 à la frontière entre la bande de Gaza et Israël. 4903 d’entre eux l’ont été aux jambes et 122 ont dû subir des amputations. 189 Palestiniens ont été tués dont 183 par balles réelles dont 35 enfants. C’est le constat qu’a dressé jeudi au Palais des Nations à Genève la Commission d’enquête internationale indépendante sur les manifestations dans les territoires occupés palestiniens mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Celle-ci l’écrit noir sur blanc dans un rapport qu’Israël juge «hostile, mensonger et partial»: les sérieuses violations des droits de l’homme constatées pourraient constituer des crimes contre l’humanité, voire des crimes de guerre. Elle somme Tel-Aviv d’enquêter sur ces cas.

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Les manifestations de l’an dernier ont fait grand bruit, notamment le jour de l’inauguration de l’ambassade des Etats-Unis déplacée de Tel-Aviv à Jérusalem le 14 mai 2018 et du 70e anniversaire de la Nakba. Face au tollé international provoqué par la riposte de Tsahal, les autorités israéliennes avaient d’emblée justifié leurs actions pour contrer la volonté palestinienne d’en découdre avec Israël. Le 13 mai 2018, les forces israéliennes (IDF) avertissaient dans une vidéo: «L’organisation terroriste Hamas prévoit d’envoyer des terroristes armés parmi les 250 000 émeutiers violents pour franchir la frontière avec Gaza et entrer dans des communautés israéliennes […] et prévoit de perpétrer un massacre en Israël.» Le 14 mai, il en résulta bien un massacre. Mais ce sont les snipers israéliens qui tuèrent 60 manifestants et en blessèrent au moins 1162.

Président de la Commission d’enquête, Santiago Canton conteste fermement l’idée selon laquelle les manifestants étaient des terroristes: «Les manifestations à la frontière n’étaient pas de nature militaire, mais civile. Dans leur écrasante majorité, les participants n’étaient pas armés. Le droit international humanitaire devait donc s’appliquer.» L’idée de la «grande marche du retour» a germé dans la tête d’Ahmed Abu Artema, un journaliste et poète palestinien de 34 ans au début de 2018. L’idée est devenue un mouvement.

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La commission, dont les trois experts ont mené plus de 325 interviews en Jordanie, en Egypte et en Turquie faute d’avoir pu obtenir de Tel-Aviv l’accès aux territoires palestiniens, s’est beaucoup penchée sur la doctrine d’engagement des forces israéliennes. Pour elle, vu la nature largement pacifique des manifestations, il était illégal d’utiliser des munitions létales contre les manifestants. La centaine de tireurs d’élite, dotés d’équipements ultra-modernes, postés à la frontière, n’aurait pas dû pouvoir tirer sur la foule alors qu’il n’y avait pas un danger de mort imminent. Seuls deux actes violents d’individus palestiniens auraient pu justifier un tel usage de la force. Une vidéo présentée à l’ONU montre de nombreux manifestants se faire abattre alors qu’ils se tiennent simplement dans la foule.

Cour pénale internationale

Une minorité de protestataires ont lancé des pierres, brûlé des pneus et utilisé des cerfs-volants ou des ballons incendiaires qui ont occasionné d’importants dégâts du côté israélien. Un soldat israélien a été tué et quatre autres blessés. Parmi les graves violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire, la commission mentionne les tirs de snipers israéliens qui ont délibérément visé des journalistes, des travailleurs de la santé, des personnes handicapées.

La commission d’enquête invite la haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Michelle Bachelet à soumettre les dossiers de responsables présumés aux juridictions nationales et internationales, y compris à la Cour pénale internationale. Elle appelle même les Etats membres de l’ONU à imposer des sanctions contre les individus identifiés par la commission comme responsables des massacres. Elle demande aussi aux autorités de fait de Gaza (Hamas) d’interdire l’usage de cerfs-volants incendiaires.

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