«Regardez ces gens, faut-il tous les éliminer parce qu'ils refusent le diktat américain?» Samar, une mère de famille, exulte. De la fenêtre d'un immeuble en construction place Riad el-Solh, elle se délecte du spectacle. Des centaines de milliers de gens – près d'un million selon certaines estimations – sont venus, à l'appel du Hezbollah et des partis prosyriens, répondre par une mobilisation massive aux manifestations organisées par l'opposition libanaise depuis l'assassinat de Rafic Hariri, le 14 février dernier.

«Loyauté du Liban»

La foule est compacte, à perte de vue, sur cette place centrale de la capitale, au pied de la statue de l'un des pères de l'indépendance du Liban, le sunnite Riad el-Solh. Un symbole voulu par les organisateurs, même si les manifestants sont chiites dans leur écrasante majorité. Car si le rassemblement a lieu en plein cœur de Beyrouth, et non pas dans la banlieue sud, fief traditionnel des chiites, c'est pour signifier que cette communauté a aussi son mot à dire dans le Liban indépendant et souverain que l'opposition appelle de ses vœux.

Au président Bachar al-Assad, acculé à annoncer le retrait des troupes syriennes du Liban, le Hezbollah veut clamer la «loyauté du Liban» et présenter des excuses pour les «insultes» proférées contre Damas par l'opposition. Le parti de Dieu refuse surtout la partie de la résolution 1559 de l'ONU qui le concerne directement, le désarmement des milices libanaises.

Selon son chef, Cheikh Nasrallah, dont chaque harangue est ponctuée par le bruissement approbateur de ses partisans, le poing levé, ce texte sert les intérêts américains dans la région qui sont la «photocopie» des intérêts de l'ennemi israélien. L'objectif de la résolution est de pousser l'Etat libanais à renoncer à l'option stratégique du soutien à la résistance armée, estime le Hezbollah pour qui Israël, dont l'occupation du Liban a duré vingt ans, constitue toujours une menace. Cheikh Nasrallah exhorte donc l'opposition, «nos partenaires dans la patrie», à ne pas insister pour son application, car cela reviendrait à un «coup d'Etat», dit-il.

L'objectif de la manifestation est de faire comprendre que le Hezbollah n'est pas seulement un allié de la Syrie, mais une composante majeure de la société libanaise. «Qui ose dire que ces centaines de milliers de gens réunis aujourd'hui sont tous des agents syriens?» interroge le cheikh Nasrallah avant d'annoncer la poursuite de la mobilisation dans les prochains jours. «Ce seront des rassemblements régionaux, pour ne pas embouteiller le pays», précise-t-il, ironique.

La mise en scène de la manifestation d'hier était parfaitement étudiée. Elle s'adresse tout particulièrement aux Occidentaux, à travers les caméras invitées par des pancartes à faire autant de «zoom» qu'elles veulent pour constater l'ampleur de la mobilisation. Tous agitent des drapeaux libanais, en écho au choix de la coalition anti-syrienne qui, depuis trois semaines, a fait du cèdre son unique étendard, à quelques centaines de mètres de là, sur la place des Martyrs. «Le Liban n'est pas ton terrain de jeu», lit-on sur un panneau à l'effigie de George Bush en cow-boy. «America barra», scandent deux jeunes, brandissant une pancarte affichant «non à l'ingérence étrangère». Dehors l'Amérique, hurle la foule, en résonance aux appels de l'opposition au départ des Syriens.

Le message est clair. Ovationné dans une clameur impressionnante, Hasssan Nasrallah, l'énonce distinctement: «Si la démocratie est, selon l'Occident, le respect du principe majoritaire, alors la majorité des Libanais dit non à la résolution 1559. Si la démocratie est, selon la tradition libanaise, le respect du consensus, alors où est le consensus sur la 1559?»

S'adressant personnellement au parrain de la résolution, Nasrallah exhorte donc Jacques Chirac à y renoncer «au nom de votre amour pour le Liban». Se faisant plus menaçant, le chef du Hezbollah enjoint George Bush «d'éloigner du Liban le doigt de la fitna (division)». Interpellant enfin Ariel Sharon, il avertit qu'Israël «n'obtiendra pas par la politique ce qu'il n'a pas réussi à obtenir par la guerre».