Peu après son discours prononcé le 31 mai 1969 au Wellesley College, une université de Boston, une amie d’étude avait inscrit ce message sur la porte du dortoir: «Un jour, tu seras présidente des Etats-Unis.» Quarante-sept ans plus tard, Hillary Rodham devenue Clinton est aux portes de la Maison-Blanche. Mardi 8 novembre, elle pourrait être la première femme à se faire élire à la présidence des Etats-Unis.

On semble avoir tout dit et tout écrit à son propos. Et pourtant. Quand elle publie ses Mémoires, «Le Temps des décisions», en 2013, on s’attend à ce qu’elle dévoile une partie d’elle-même et de sa vision du monde. L’ouvrage évite cependant toute prise de risque et sert à préparer sa future campagne présidentielle.

Tous les arcanes

La démocrate connaît pourtant toutes les arcanes du pouvoir. Elle a parcouru en long et en large les couloirs de la Maison-Blanche, du Congrès puis du Département d’Etat pendant près d’un quart de siècle. Comme First Lady, elle a d’emblée bousculé les usages, exigeant un bureau dans la West Wing de la Maison-Blanche. William Galston, ex-conseiller de Bill Clinton, le confiait un jour au «Temps»: «Elle ne venait jamais à une séance de travail sans être ultra-préparée.» Son énergie et son degré de préparation ne suffisent pas à faire passer une réforme de la santé que lui a confiée Bill Clinton. Cuisant échec.

Après les scandales Paula Jones et Monica Lewinsky, une partie des féministes ne lui pardonnent pas d’être restée au côté de Bill Clinton l’infidèle. Mais l’élection de la New-Yorkaise au Sénat peu après montre qu’elle n’est pas du genre à se laisser abattre. Rapidement, elle s’impose comme une sénatrice compétente et capable de travailler avec les républicains. Comme secrétaire d’Etat au service du président Barack Obama, elle sera le visage d’une nouvelle Amérique, plus avenante et se détournant de l’unilatéralisme bushien. Son parcours devrait en faire la candidate idéale à la Maison-Blanche. Elle est intellectuellement brillante. Elle dispose d’une expérience unique qui dépasse de loin, de l’aveu de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, celle de Bill Clinton et de Barack Obama quand ils étaient eux-mêmes des candidats présidentiels.

Un manque de confiance de la part des Américains

Une majorité d’Américains continue néanmoins à ne pas lui faire confiance. Face à un candidat républicain dont les outrances auraient dû le disqualifier d’emblée, Hillary Clinton peine pourtant à distancer son rival malgré le soutien massif de l’establishment démocrate et politico-militaire, de Barack et Michelle Obama, de la Silicon Valley et de Wall Street. Ancien rédacteur des discours de George W. Bush, Michael Gerson est catégorique: «Un candidat républicain sérieux gagnerait probablement cette élection.» Il faudra la diffusion d’une vidéo dans laquelle Donald Trump se vante d’avoir commis des agressions sexuelles contre des femmes et un discours phare de Michelle Obama pour que la démocrate prenne enfin un peu d’avance dans les sondages.

Figure d’un féminisme américain de la première heure, elle n’est pas parvenue, en 2016, à imposer sa candidature comme une étape historique majeure dans l’histoire d’un pays qui n’a jamais eu de présidente en 227 ans. Ni auprès de la population, ni même au sein de son propre parti où les jeunes femmes démocrates lui ont préféré, au cours des primaires, un homme blanc de 74 ans, le populiste Bernie Sanders. C’est en réalité son rival Donald Trump qui, par son attitude de prédateur sexuel, a fini par faire de la présidentielle de novembre un vote de genre, poussant nombre de femmes républicaines à commettre l’impensable: voter pour la démocrate.

La popularité d’un «workaholic»

Pour l’expliquer, Il y a bien sûr l’héritage du passé. Les «Clinton haters» des années 1990, qui voyaient dans le couple présidentiel une union machiavélique pour exercer le pouvoir, ont peut-être même élargi leur cercle. Le chroniqueur conservateur David Brooks rappelle cependant qu’en tant que secrétaire d’Etat, les Américains étaient 66% à estimer qu’elle faisait du bon travail. Mais il le souligne: «Elle a la même impopularité qu’un workaholic, un accro au travail complètement absorbé par ses activités professionnelles» au point de perdre toute connexion émotionnelle avec le monde. Comme quand elle qualifie les partisans de Trump de bande de «déplorables». Lors d’un discours tenu auprès d’une banque de Wall Street, elle reconnaît que la fortune grandissante de la famille Clinton l’a éloignée des préoccupations des gens ordinaires.

Représentante archétypale de l’establishment washingtonien, elle est l’antithèse de Donald Trump, l’outsider, le trublion sans expérience politique. Elle tend à fuir les médias. En un an et demi de campagne électorale, elle n’a pratiquement pas tenu de conférence de presse. Trop absorbée par le devoir et persuadée, comme le dit son biographe Carl Bernstein, que «Dieu est à son côté», elle ne séduit pas la Middle America à l’image du tribun et animal politique Bill Clinton.

Alors qu’elle pense déjà à la Maison-Blanche, elle ne se rend pas compte que tenir des discours grassement payés par Goldman Sachs représente un risque politique moins de cinq ans après la plus grande crise financière que l’Amérique ait connue depuis les années 1930. Quand elle propose, avant de renoncer, de faire de son mari le «tsar de l’emploi» dans sa future administration, les observateurs se pincent. Bill Clinton, qui embrassa la globalisation, reste l’un des symboles de la dérégulation de l’économie américaine dont ont souffert des milliers de cols-bleus.

Les mails, un sérieux dérapage

Les Américains continuent de ne pas comprendre pourquoi, en tant que cheffe de la diplomatie, elle a recouru, malgré les avertissements, exclusivement à un serveur privé alors que les règles éthiques régissant l’exercice d’un mandat public auraient dû l’en dissuader. Ce dérapage fut jugé suffisamment sérieux pour que le FBI ouvre une enquête dont les conclusions n’ont pas eu de conséquences judiciaires, mais qui équivalent à une sanction politique sévère: selon le directeur du FBI, James Comey, Hillary Clinton a agi avec une «extrême négligence», mettant en danger la sécurité de l’Etat.

A en croire des courriels publiés par WikiLeaks, une ancienne conseillère, Neera Tanden, tiendra, en mars 2015, ces propos inquiétants au sujet des proches collaborateurs de Clinton dans l’affaire des e-mails: «Pourquoi n’ont-ils pas publié cette histoire il y a dix-huit mois? C’est de la folie. […] C’est son talon d’Achille.» Ces mêmes e-mails piratés de son actuel chef de campagne, John Podesta, mettent par ailleurs en lumière de possibles conflits d’intérêts entre le Département d’Etat et la Fondation Clinton.

Une obsession du pouvoir

A 69 ans, Hillary Clinton est animée, estiment les mauvaises langues, par une obsession du pouvoir. Ses partisans soulignent au contraire sa formidable ténacité et sa dévotion à la «chose publique». A la convention de Philadelphie en juillet, la First Lady Michelle Obama a résumé la personnalité de la démocrate: «Hillary Clinton n’abandonne jamais.» Cette force intérieure fut manifeste quand, accusée d’avoir négligé la sécurité du consulat américain de Benghazi, en Libye, en septembre 2012, la candidate témoigne, en 2015, onze heures durant sans fléchir face aux attaques féroces de congressistes républicains.

Le malheur ou la chance de Hillary Clinton, c’est de ne pas être évaluée à la même aune que Donald Trump, dont le populisme de caniveau en a interloqué plus d’un. Le camp Trump décrit la démocrate comme une menteuse patentée. Les instituts de vérification des faits sont pourtant catégoriques: elle ment dix fois moins que son rival républicain.