Avant de s’envoler mercredi dernier vers l’Algérie où des dizaines de milliers de personnes l’ont accompagné jusqu’à sa mise en terre en Kabylie, le cercueil d’Hocine d’Aït Ahmed a été exposé dans une chapelle du cimetière de Montoie à Lausanne. Un hommage a rassemblé mardi 500 personnes venues de France et de Suisse, seconde patrie de l’un des pères de l’indépendance algérienne décédé le 23 décembre à l’âge de 89 ans. Visages fermés, accablés, souvenirs qui s’échangeaient et ce passé, ce pan entier de l’histoire de l’Algérie, qui défilait. Heures glorieuses des premières heures de liberté post-colonisation en 1962, années noires d’une guerre fratricide commencée en 1991 qui peine à s’achever. Hocine Aït Ahmed a traversé tout cela, de très près lorsqu’il fut jeune (dès 1947), de loin le plus souvent (dès 1966) car il fut soumis à un long exil, comme tant de grands opposants à travers le monde, au mieux muselés ou emprisonnés dans leur pays, au pire assassinés.

C’est ainsi que mourut par balles le 29 juin 1992 à Annaba Mohamed Boudiaf, autre chef historique de la révolution algérienne. Rentré de son exil marocain, Boudiaf avait été propulsé président par les militaires, à la suite de l’arrêt du processus électoral qui avait placé le FIS (Front islamiste du salut) largement en tête à l’issue du premier tour des législatives. Avant Boudiaf, Aït Ahmed avait été approché en qualité de possible «sauveur historique» pour devenir chef d’Etat. Les putschistes comme il appelait les généraux avaient essuyé un refus: «Pas question de cautionner un coup d’État!»

Mohammed Boudiaf y alla mais sitôt que l’idée lui vint de créer son propre parti et de s’émanciper de la tutelle militaire une rafale filmée en direct à la télévision plongea le pays dans la stupeur puis le malheur. Hocine Aït Ahmed avait appelé le 2 janvier 1992 le peuple algérien à marcher dans la rue avec ce slogan: «Ni Etat policier, ni République intégriste!» Ce fut la plus grande manifestation jamais organisée dans le pays depuis l’indépendance. Hocine Aït Ahmed, rassembleur, agitait une écharpe rouge sur une terrasse. Le peuple suivait. Jamais sans doute l’homme né au pied des monts du Djurdjura ne fut si proche d’El Mouradia, le palais présidentiel. L’homme du consensus drainait les foules. «Mais prendre le pouvoir dans ces conditions aurait signifié avaliser les décisions des militaires et faire table rase des massacres et des souffrances du peuple algérien», justifiait-il. La mort de Boudiaf, cet autre honnête homme, le poussa à l’exil, encore une fois.

Retour à Montoie ce 29 décembre 2015. Une petite Algérie fait face à sa dépouille. Femmes voilées arabisantes, ouvriers décolleteurs venus de la vallée de l’Arve, historiens, universitaires, artistes. La mère de Matoub Lounès, le troubadour berbère, militant de la cause identitaire amazighe, assassiné en 1998, est là dans son fauteuil roulant. Idir le plus célèbre chanteur algérien, un exilé lui aussi, lui dédie une chanson. La veuve de l’avocat Ali Mecini, frère de combat de Hocine, assassiné lui aussi à Paris en 1987 par les services secrets algériens, prend la parole et évoque la force des deux hommes, leurs rêves de démocratie, leur probité et propreté. «Un beau gâchis pour l’Algérie tous ces gens au-dehors tandis qu’au pays les incultes et les mafieux sont à l’Assemblée nationale», enrage un militant du FFS (Front des Forces socialistes) fondé par Hocine Aït Ahmed en 1963. Journaliste au quotidien francophone algérois El Watan, Faycal Metaoui raconte au téléphone: «Les jeunes ici ne savent même pas qui est Hocine Aït Ahmed, il ne paraît pas dans les manuels, tout comme Boudiaf ou Ben Bella.» Hocine Aït Ahmed, pourtant, est l’un des neuf Fils de la Toussaint, ces chefs qui ont déclenché la guerre contre la puissance coloniale française.

Né à Aïn El-Hammam, en Kabylie, au sein d’une grande famille maraboutique, son éducation en fera un croyant éclairé et avant tout un laïc. Il est vite trilingue en berbère, arabe et français. Ses parents lui apprennent qu’il est avant tout un Algérien, puis un Kabyle. Il retiendra la leçon toute sa vie: la fierté avant tout du pays, avant celle du berbérisme. Il est encore lycéen quand il adhère au Parti du peuple algérien (PPA) et dès 1948 présente au Comité central un rapport décisif sur les formes de la stratégie de la lutte armée pour l’indépendance. Naît l’organisation spéciale (OS) dont il prend la tête. Il est jeune et fougueux, monte le fameux braquage de la poste d’Oran en 1949, sans effusion de sang, dont le butin permet l’acquisition des premières armes pour la future Armée de libération nationale. Les Français découvrent le complot et le condamnent par contumace.

«Il devient alors un diplomate officieux qui parcourt le monde. Il s’installe au Caire en 1952 et sera parmi les dirigeants qui lanceront le soulèvement du 1er novembre 1954», relate l’historien du Département fédéral des affaires étrangères, Marc Perrenoud. Qui ajoute que l’Algérie doit à Hocine Aït Ahmed son entrée dans le concert des nations bien avant son indépendance. «Il a participé à plusieurs conférences internationales, notamment celle de Bandung en avril 1955 [entrée officielle des pays du tiers-monde sur la scène internationale]. Les représentants de 29 pays africains et asiatiques y étaient réunis, notamment [l’Egyptien] Nasser, [l’Indien] Nehru et [le Chinois] Zhou Enlai. Avec persévérance et conviction, Hocine Aït Ahmed a réussi à obtenir que l’Algérie soit représentée», précise Marc Perrenoud.

Avril 1956, l’avion qui le transporte du Maroc à Tunis où se tenait une conférence maghrébine de la paix est intercepté au-dessus de l’Algérie par l’armée de l’air française. Il est arrêté avec Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider, Ahmed Ben Bella et Mostefa Lacheraf. La direction du Front de libération national (FLN) est décimée. Les cinq historiques seront détenus en France jusqu’à l’indépendance.

Membre du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Hocine Aït Ahmed prend dès sa libération en 1962 une position ferme contre les atteintes aux libertés. Sa lutte pour un Etat démocratique et social commence à cette date avec la création du FFS mais le coup d’Etat perpétré le 19 juin 1965 par Houari Boumédiène met fin à la tentative de pluralisme politique. Hocine Aït Ahmed qui a créé en Kabylie des maquis de résistance est emprisonné à El Harrach (Alger), s’évade et se réfugie en Suisse. Le choix s’inscrivait dans une continuité historique. Marc Perrenoud explique: «Durant la guerre d’Algérie, la Suisse était un lieu d’activités pour les militants. Des rencontres plus ou moins clandestines y étaient organisées et des livres étaient édités pour diffuser les informations sur les atrocités commises en Algérie.»

Hocine Aït Ahmed s’est installé durablement en Suisse – ses enfants y sont nés – à la fois patron du FFS, universitaire et militant des droits de l’homme. Madjid Benchikh, ancien doyen de la faculté de droit d’Alger, se souvient: «Il voulait introduire la collégialité en Algérie en s’inspirant du système suisse qu’il admirait. Il connaissait à la perfection l’histoire de son pays d’adoption, aimant rappeler avec un sourire sa méticuleuse propreté et son ordre.» La collégialité dans un pays qui fut longtemps celui du parti unique et d’un raïs (président) au pouvoir hégémonique? «Cette collégialité fut de fait mise en pratique au sein du FFS avec une direction tournant tous les ans. Pourquoi pas dans les hautes sphères de l’Etat?», relève Madjid Benchikh.

Autre legs de la Suisse: le consensus. En 1995, Hocine Aït Ahmed est l’artisan de la plate-forme de Sant’Edigio à Rome, réunion des partis politiques algériens d’opposition dont le FFS et le FIS, afin de sortir du cycle de la violence. Echec. Le pouvoir et les militaires estiment que reconnaître cette initiative reviendrait à capituler devant la «barbarie islamiste». Il a été beaucoup reproché à Hocine Aït Ahmed de s’être assis à la même table que les islamistes. «C’était le prix pour ramener la paix et éviter l’aggravation de la guerre civile. D’ailleurs l’armée s’est inspirée de cette méthode en négociant dès 1997 avec l’Armée islamique du salut pour qu’elle dépose les armes dans la perspective d’une politique d’amnistie qui sera mise en place ensuite par Abdelaziz Bouteflika. Aït Ahmed avait tracé la voix», estime le politologue Hasni Abidi, directeur du centre de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Le 2 février 1999, Hocine Aït Ahmed est de retour en Algérie. Il est candidat à la présidentielle, mais se retire la veille du scrutin avec tous les autres opposants pour dénoncer des fraudes. Il est malade, rentre à Lausanne pour se soigner, relance en 2007 avec Mouloud Hamrouche et Abdelhamid Mehri un projet de consensus de sortie de crise et de transition démocratique qui restera lettre morte. «Ce fut au fond l’homme des occasions manquées», juge Hasni Abidi. Et que l’Algérie a sans doute manqué.