Sur la une de Libération, François Hollande, les traits un peu tirés, regarde les Français droit dans les yeux et affirme: «A moi de convaincre les électeurs du Front national.» Dans une interview parue mardi, il réagit au score de Marine Le Pen, 17,9%, c’est-à-dire 6,4 millions d’électeurs qui ont glissé dans les urnes un bulletin au nom de la candidate du Front national. Le socialiste est arrivé en tête du premier tour avec 28,6% des suffrages, le total de la gauche pèse 44%. Pour pouvoir remporter l’élection présidentielle le 6 mai, comme le prédisent toujours les sondages, il lui faut élargir son électorat et convaincre de se reporter sur lui une partie de cet «électorat de souffrance, composé de petits employés, d’artisans, d’ouvriers qui ­vivent vraiment un sentiment d’abandon».

Comment s’adresser à ces Français sans renchérir sur les thèmes frontistes à la manière de Nicolas Sarkozy? La question ne va de soi ni au PS ni à gauche. Mais le candidat et ses proches ont trouvé la voie: «Nous nous adressons à tous les électeurs, y compris ceux qui n’ont pas voté pour François Hollande le 22 avril. Nous voulons convaincre dans les milieux populaires, parmi les jeunes non qualifiés ou les femmes, que les solutions les meilleures pour l’emploi, le pouvoir d’achat ou l’Europe sont portées par François Hollande», explique Delphine Batho, porte-parole du candidat. «Certains électeurs ont marqué leur colère, leur exaspération, leur désarroi en choisissant l’extrême droite. Ce sont des électeurs qui souffrent et se sentent trahis par les promesses non tenues», a également souligné Ségolène Royal hier matin sur France Inter.

Les socialistes opèrent ainsi une distinction entre un électorat frontiste irréductible, qui exprime un vote xénophobe et qu’il ne sert à rien d’aller chercher, et des Français séduits par le message socialisant, sécuritaire, anti-européen et anti-mondialisation de Marine Le Pen. C’est ceux-là qu’il s’agit de convertir. «On peut être légitimement inquiet de la montée de l’insécurité, si l’on vit à Marseille par exemple, sans être xénophobe», estime Delphine Batho. La différence avec le discours de Nicolas Sarkozy? Le président sortant «légitime ce vote en flattant le FN et ses électeurs, à tel point que la droite se divise déjà sur la question», commente la porte-parole.

L’enjeu du vote FN a été largement abordé hier, lors de la conférence de presse donnée par François Hollande (lire ci-contre). Selon lui, les explications du score de la candidate frontiste sont nombreuses, et elles mettent en cause la politique de Nicolas Sarkozy: «Il y a la crise financière, économique, sociale, industrielle, morale. Il y a aussi la défiance à l’égard de l’Europe, une peur du monde. Il y a aussi une prise de distance à l’égard de la parole politique, et notamment de celle venant des partis de gouvernement. Sûrement que l’accumulation des promesses non tenues y est pour beaucoup.» Parmi les autres raisons: «Le malaise dans la ruralité, celui des agriculteurs mais aussi de ceux qui ont choisi de vivre là et qui ne trouvent pas la présence des services publics ou qui voient l’accès à la santé s’éloigner» ou encore «la peur de perdre son emploi, de ne plus être protégé.» La semaine dernière, un haut responsable socialiste prédisait déjà un «score haut» de Marine Le Pen. Il se référait à l’expérience de militants socialistes engagés dans la campagne, qui font du porte-à-porte pour convaincre les indécis: «Il leur est arrivé assez souvent de sonner chez des gens qui leur ont dit qu’ils voteraient Marine Le Pen au premier tour et François Hollande au second tour.» Selon Viavoice, 23% des voix en faveur du FN pourraient se reporter sur le PS au second tour.

Cette perspective n’empêche pas François Hollande de garder son cap sur la promesse d’introduire le droit de vote des étrangers aux élections locales, aux mêmes conditions que les citoyens des pays de l’Union européenne: «Ce sujet est posé depuis 1981, il a tant de fois été proclamé et différé. Nicolas Sarkozy lui-même y était favorable en 2008. Il est inscrit dans mes 60 engagements et je m’y tiendrai. Le projet de loi viendra en 2013.» ö Page 11

Nicolas Sarkozy «légitime ce vote en flattant le FN et ses électeurs»