Irak

Hommage à mon «fixeur», mort dans la bataille de Mossoul

Bakhtiyar Haddad travaillait comme guide et traducteur pour les médias en Irak. Il accompagnait trois journalistes francophones lorsqu’une mine a explosé. Notre reporter, Boris Mabillard, qui le connaissait bien, lui rend hommage

Bakhtiyar Haddad est allé des dizaines de fois dans Mossoul sur la ligne de front au gré de l’avancée des forces irakiennes mobilisées contre les djihadistes de l’État islamique. Il y accompagnait des journalistes français et leur permettait de faire leur travail. Dans le jargon, on appelle ces guides des «fixeurs»: ils sont essentiels pour le travail de reportage, d’autant plus dans les zones de guerre, car ils ont les contacts sur place, connaissent la région comme leur poche, prennent des risques inouïs, mais contrairement aux journalistes qui apposent leur signature à la fin de leurs écrits, les «fixeurs» restent le plus souvent anonymes. Basé à Erbil, au Kurdistan irakien, Bakhtiyar Haddad a couvert toutes les batailles d’Irak depuis 2003 et, malgré un enlèvement, des blessures, il retournait au feu, convaincu d’avoir la baraka.

Lundi, il emmenait trois journalistes à la lisière de la vieille ville de Mossoul, un labyrinthe de ruelles où les derniers djihadistes (quelques centaines) se sont retranchés. Une mine a explosé sur leur passage tuant Bakhtiyar Haddad, blessant mortellement Stephan Villeneuve qui travaillait avec sa consœur Véronique Robert pour Envoyé spécial, cette dernière est hospitalisée et dans un état grave. Le troisième journaliste, Samuel Forey, correspondant du Figaro dans la région, a subi des blessures plus légères.

Fin mai, Bakhtiyar et moi parcourions ces rues au milieu des gravats et sous le feu des snipers de l’EI en compagnie des forces d’élite de la police et de l’armée irakienne. Les détonations résonnaient de part et d’autre des bâtiments ruinés, ma main tremblait en tentant de filmer les impacts et Bakhtiyar, à peine troublé, me disait où mettre les pieds pour ne pas sauter sur une mine. Grâce à son aide, j’ai ramené un long reportage et des images publiés il y a trois semaines.

Voir aussi: «A Mossoul, l’ultime bataille contre l’EI»

Nous n’avions pas les autorisations ad hoc pour travailler dans la zone des combats, mais Bakhtiyar refusait d’abandonner malgré nos échecs aux check-points. Il a sorti le grand jeu, a bluffé, rigolé avec les officiers de faction, fait valoir des contacts haut placés réels et inventés qui à la fin nous ont permis de traverser et de faire le boulot. Sans lui, j’aurais fait chou blanc. Nous avons passé près d’une semaine ensemble dans et autour de Mossoul jusque dans le djebel Sindjar auprès des peshmergas (combattants) kurdes. Bakhtiyar conduisait sa Mercedes, souvent à tombeaux ouverts, traduisait et permettait, en charmant ses interlocuteurs, que les langues se délient. Son bagout et son humour le rendaient sympathique même aux yeux des plus austères militaires. Un rôle essentiel.

Et, dans les pires situations, il gardait son sang-froid. Allant jusqu’à aider des civils qui tentaient d’échapper aux tirs croisés ou à porter un blessé. «Même dans ce chaos, on ne peut pas se conduire n’importe comment. Il faut respecter les gens et se montrer humain», disait-il. Dans les moments plus calmes, les temps morts, il se confiait sur son métier et sur ses frustrations. Notre amitié s’est nourrie au fil de missions difficiles, ces dix dernières années.

«L’intensité et l’adrénaline»

Leur travail terminé, les journalistes rentrent chez eux mais les «fixeurs» restent proches des zones de combat et doivent multiplier les allées et venues en terrain hostile. Bakhtiyar Haddad avait fait de la prise de risque sa marque de fabrique. L’absence de reconnaissance et l’ingratitude de certains confrères journalistes à qui Bakhtiyar avait offert ses services le rendaient parfois un peu amer: «On ne fait pas appel à moi pour les reportages pépères. J’aimerais bien pourtant être payé pour me balader dans les montagnes du Kurdistan. Non, on me demande lorsque c’est délicat.» Puis il se reprenait sur le ton de la confidence: «Mais c’est vrai que moi, ce que j’aime dans ce boulot, c’est l’intensité et l’adrénaline.» Il ne manquait pas de souligner combien tel ou tel journaliste était courageux, généreux et professionnel, notamment Samuel Forey, blessé dans l’explosion de lundi, pour qui il avait de l’admiration.

Il avait adopté la langue française dont il chérissait les nuances et les expressions fleuries: «Comment épelle-t-on «gravats»? Il faut que je réemploie ce mot», a-t-il lancé mi-figue, mi-raisin, au dernier jour de mon séjour en Irak. Puis il est parti d’un long fou rire. A Erbil, tout le monde le connaissait, certains le portaient aux nues. Ses faits d’armes lui ont même forgé une légende qui parfois le desservait: «Non, je ne suis pas un trompe-la-mort. Je fais tout pour ramener les journalistes sains et saufs.» Je l’ai quitté le même matin, à Erbil, en lui promettant de revenir bientôt pour couvrir la reconquête de Mossoul par les forces irakiennes.

Publicité