Les Israéliens sont comme abasourdis. Certes, tout le monde s'attendait à la victoire d'Ariel Sharon, mais nul ne pensait qu'elle prendrait de telles proportions: 62,5%, contre 37,5% pour le premier ministre sortant Ehud Barak. Dans certaines villes, l'écart est plus impressionnant encore, comme à Jérusalem où le faucon de la droite a été plébiscité par 78% des votants.

«C'est un miracle», disait mercredi à qui voulait bien l'entendre Herb, un jeune juif américain arrivé il y a peu à Jérusalem et coiffé d'une lourde kippa tricotée. «Je n'ai pas réussi à y croire jusqu'au dernier moment.» Ces commentaires enthousiastes provenaient principalement des milieux de la droite dure ou des colons établis dans les territoires, qui ont voté Sharon comme un seul homme. Mais ils contrastaient singulièrement avec la prudence et la modération qu'affichaient de leur côté le candidat victorieux et ses proches.

Et pour cause. La nuit électorale à peine achevée, les vainqueurs ont dû s'atteler à ce qui, aujourd'hui, apparaît comme l'une de leurs principales priorités: rassurer une opinion publique mondiale qu'effraient le passé et la réputation d'Ariel Sharon. Pour être polis, tous les messages adressés par les dirigeants occidentaux laissent en effet percer une pointe d'inquiétude, voire de légères menaces. A l'instar de ces vœux de Jacques Chirac, qui espère «fortement» que les «indispensables» négociations permettent l'avènement d'une paix «juste».

Bien davantage que les réactions arabes (lire ci-dessous), ce sont ces soupçons occidentaux que craignent les autorités israéliennes. Les premières sont jugées «prévisibles», tandis que les secondes le sont beaucoup moins depuis que les Européens et les Américains ont entamé certaines croisades en défense des droits de l'homme. «Le risque c'est que Sharon soit transformé en Jorg Haider», dit un haut fonctionnaire qui se prépare à vivre avec une certaine appréhension le changement d'administration.

Pour contrer ce danger, trois personnalités de premier plan, dont l'ancien ministre Moshé Arens, sont parties hier, direction de Washington. On laissait entendre au Likoud que Moscou et les capitales de l'Union européenne seraient les prochaines étapes de ce voyage destiné à montrer «Sharon tel qu'il est vraiment». Pour ce faire, ses proches tenteront de convaincre leurs interlocuteurs que toutes les grandes «percées» dans le processus de paix se sont produites au moment où la droite était au pouvoir en Israël. Et Ariel Sharon n'était-il pas lui-même présent lors des négociations de Wye Plantation, en 1998?

Selon l'ancien ambassadeur Zalman Shoval, qui s'envolé lui aussi vers Washington, c'est d'un nouveau «processus de paix» qu'il va falloir désormais parler, étant donnée la «mort» des Accords d'Oslo prononcée par le premier ministre élu. Un processus qui sera moins ambitieux que le précédent et qui tentera, «de rétablir le dialogue étape par étape».

Mercredi, l'un des chefs de la campagne de séduction de Sharon, Ial Arad, se délectait en lisant un télégramme de félicitations ampoulées provenant du quartier général de l'Autorité palestinienne. Yasser Arafat y souhaitait «santé, bonheur et plein succès» au général Sharon. Le sous-entendu pour les Occidentaux était clair: «Ne soyez pas plus royalistes que le roi.»

Pour convaincre, ce dont Sharon et les siens manquent le plus c'est de temps. Imposante, la victoire de Sharon ne lui donne pas pour autant la majorité parlementaire dont il a besoin. Et la quête d'une coalition gouvernementale peut durer des semaines. La décision d'Ehud Barak, quelques heures après sa défaite, d'abandonner la présidence du Parti travailliste semble compromettre un peu plus encore la création d'un «gouvernement d'union nationale». Or c'est un tel gouvernement qui a les faveurs du chef du Likoud puisque, paradoxalement, il lui laisserait les coudées plus franches en le débarrassant de toute opposition. Quelle capitale étrangère oserait remettre en question une décision approuvée par un tel gouvernement?

Mais si le temps presse, c'est surtout à cause des territoires palestiniens, ou de la «Judée et Samarie» comme les appellent invariablement certains barons du Likoud. «Les Israéliens se rendront vite compte que le vote en faveur de Sharon n'offre que l'illusion de la sécurité», ne cessent de mettre en garde les cadres du Fatah de Yasser Arafat. Et de fait, le moindre regain de violence en Cisjordanie ou à Gaza obligerait le nouveau pouvoir à réagir très durement. Tout le bel édifice de relations publiques que tente d'ériger Sharon s'effondrerait alors comme un château de cartes.