Les hommes en noir de la Genève internationale

Police Le Détachement de protection rapprochée veille à la sécurité des VIP de passage au bout du lac

Maillon préventif de la chaîne onusienne, ces agents interviennent dans des conditions parfois surprenantes

Mercedes blindées, mitraillettes et défibrillateurs: ils travaillent aussi avec les services secrets de la Confédération

Ban Ki-moon était cette semaine à Genève. Et comme lors de chacune de ses visites, le secrétaire général est très entouré. Pour ne pas dire enveloppé, au cœur d’un dispositif particulier mis en place par les autorités cantonale et fédérale. Nom de code de cette structure: DPR, pour Détachement de protection rapprochée. Soit une vingtaine d’agents de la police de la sécurité internationale et de la gendarmerie, chargés d’assurer la sécurité physique des VIP (personnalités de marque) de passage au carrefour onusien du bout du lac. Les membres de cette unité spéciale sont familiers des John Kerry, Sergueï Lavrov et autres Hassan Rohani. Il y a deux semaines environ, la représentation permanente d’Arabie saoudite à Genève, qui recevait 1000 invités pour la fête nationale du Royaume, a également fait appel à eux.

Mot d’ordre de la brigade: la discrétion. Quoique. Si la cravate, des lunettes noires et une oreillette constituent les outils de travail du DPR, les armes automatiques, les mallettes boucliers en Kevlar et un défibrillateur viennent compléter leur arsenal de poche. Visite du quartier général du DPR, avec pour instruction formelle de ne pas en révéler l’adresse.

Direction l’étage inférieur, pour une inspection des caves, où l’escouade a notamment installé son dojo. Des tatamis rouge et vert y tutoient les pneus de tracteurs – utiles pour exercer le physique des troupes –, des lanières de musculation et autres sacs de boxe. Les gardes du corps de la Genève internationale entretiennent leur forme, en salle ou au grand air, en moyenne deux fois par semaine. Sans compter les entraînements au combat à mains nues. S’ajoutent à cela des séances de tirs hebdomadaires, à un rythme supérieur à la moyenne des services de police. «Chaque semestre, nous simulons des évacuations par hélicoptère, avec d’autres unités des forces de l’ordre», renchérit Olivier Mismetti, chef du DPR.

Le tour du propriétaire se poursuit dans le parking. Constat: le DPR se déplace parfois aux commandes de deux-roues nerveux, ou avec des Mecedes blindées prêtées par la Confédération. Et quand les circonstances l’exigent, ils sont appuyés par des véhicules militaires de combat Piranhas.

Mais ces troupes d’élite roulent plus généralement au volant de puissantes limousines tout terrain. On peut en observer quelques exemplaires – principalement des modèles de couleur noire, dont les grilles de radiateur dissimulent de petits gyrophares bleus caractéristiques des forces de l’ordre genevoises – dans les sous-sols de leur bâtiment.

Leurs locaux? De modestes bureaux, ramassés et ventilés sur quelques étages, déposés au cœur d’un périmètre peu habité de Genève. «Les non-initiés doivent penser que notre quotidien est fait de petits fours et de caviar. En réalité, notre service est aussi rugueux et difficile que d’autres unités de police», estime Olivier Mismetti, en se redressant sur son siège.

Durée moyenne d’une mission: trois jours. «Mais il est déjà arrivé que nous intervenions, dans le cadre du saccage d’une mission diplomatique à Genève, neuf mois d’affilée, ou pendant une heure seulement», souligne-t-il. En 2013, ses troupes – renforcées par des collaborateurs spécialisés de la police judiciaire – ont cumulé 143 opérations, équivalant à 19 000 heures de travail, soit une augmentation d’activité de 41,5% en deux ans.

Ce volume d’interventions, où l’«on sait quand on commence, pas quand on termine», participe aussi à l’attrait pour ce métier, selon le responsable. Exit la routine? Le circuit des Conférences constitue la majorité des mandats du DPR. Le programme consiste dès lors à convoyer des sommités de l’Hôtel Intercontinental à l’ONU, et vice versa. «Les soirées sont souvent ponctuées par un passage au restaurant», nuance le responsable.

La qualité de l’enseigne n’a ici aucune importance. Le DPR mandate au besoin un détachement avancé pour reconnaître et inspecter les lieux. Mais à en croire le DPR, ce sont plutôt les têtes couronnées qui vont dîner dans des enseignes de luxe; les politiques préférant généralement un service plus ordinaire.

Scénario catastrophe: dans un restaurant populaire, un VIP se lève de table pour aller se soulager… puis disparaît. Que faire? «Rien, cette configuration est impossible, on accompagne nos clients dans toutes les situations», résume Olivier Mismetti. Le DPR peut compter sur la présence d’une seule femme, indispensable pour escorter par exemple une reine.

Mais pas uniquement. Ceinture noire de karaté, ses compétences sont aussi utiles dans d’autres situations délicates.

Le contenu précis d’une journée au DPR est gouverné par l’imprévu. Olivier Mismetti a déjà travaillé 35 heures d’affiliée pour un même client, lors des négociations sur le nucléaire iranien fin 2013. Cette disponibilité peut se traduire par une marche en montagne un jour, un accompagnement en VTT lors d’une sortie footing au bord du lac la veille, ou encore des virées inopinées en hélicoptère et en bateau à vapeur. La raison: les desiderata – souvent formulés à la dernière minute – des VIP, qui en général disposent de deux journées de représentation, suivies d’une journée «moins officielle».

Au programme libre: shopping ou excursions. Les sites touristiques valaisans ou gruériens font partie des incontournables. «Un jour, un client a souhaité visiter les grottes de l’Orbe», s’étonne encore Olivier Mismetti. Autre exemple: en sortant de la cathédrale Saint-Pierre à 9h du matin, une personnalité occidentale a une fois sollicité une promenade en Valais, au Gornergrat. Il a fallu demander une autorisation d’urgence à Zermatt pour accéder au village avec des véhicules blindés. A tout moment le DPR peut partir aux quatre coins de la Suisse. Si les déplacements à l’étranger ne sont pas exclus, ils sont en revanche beaucoup plus rares.

«Le chaînage de commande est simple, détaille Olivier Mismetti. Quand la visite d’un chef de gouvernement est annoncée, soit ce dernier formule une demande expresse de protection, soit les services de renseignement de la Confédération, ou le canton, estiment qu’un panel de mesures préventives s’impose.»

Le DPR intervient uniquement en cas de menace grave ou modérée. «Cela peut aller du simple risque de jet de tomates à l’usage d’armes à feu», relève Olivier Mismetti. Il n’y a donc pas forcément de danger de vie ou de mort. «Et on ne s’occupe pas des stars du show-business», insiste-t-il, en balayant du regard les photos de chefs d’Etat encadrées dans son bureau.

Le dispositif de protection est fonction du degré de danger: un convoi d’une vingtaine de véhicules en cas d’ultimatum avéré, à deux voitures blindées, par exemple pour une visite diplomatique classique. Le DPR est paré à toute éventualité. Ou presque. «Un VIP nous a une fois demandé une escorte jusqu’à des bains thermaux romands», raconte le responsable. Résultat: un agent posté dans l’eau, pour surveiller le bassin, et d’autres en maillot de bain, partout ailleurs dans la piscine. «Il a fallu cacher nos calibres, sur nous, de la manière la plus discrète possible», précise le responsable à l’accent genevois.

A en croire l’expérience de certains rois, reines, présidents ou ministres, parmi les 4500 sommités à fouler le sol genevois chaque année, les agents du DPR sont non seulement discrets, mais surtout efficaces. «Nous connaissons très bien le milieu et sommes connus de la plupart des personnalités de la Genève internationale. Cela crée un climat de confiance», commente Olivier Mismetti, dont les équipes sont aussi appelées à jouer le rôle de confident. L’intimité peut aller jusqu’à partager le repas des VIP, quand ces derniers insistent. «On finit par en apprendre beaucoup sur leur vie mouvementée», révèle celui qui a signé une clause de confidentialité plus restrictive que la norme.

Au cours de sa carrière, Olivier Mismetti, n’a «heureusement», dit-il, jamais affronté de feu réel. Tout au plus «quelques échauffourées», un ultimatum de la pègre, une menace d’attaque au vitriol, ou un risque d’action terroriste. En Suisse, pour ce genre de situation, on fait habituellement appel aux groupes d’intervention spéciaux. Sauf à Genève. Le DPR est une spécificité locale. Il a été fondé en 2006, en raison du grand nombre de VIP qui transitent par le canton.

L’une des hantises d’Olivier Mismetti: la panne. «C’est arrivé une unique fois, lorsque la Mercedes blindée a calé dans les vignobles du Lavaux. La marge latérale d’évacuation étant insuffisante, on a eu des sueurs froides», témoigne-t-il.

Ouverts à tous les salariés motivés de la police, seuls les profils «singuliers» peuvent y accéder. L’entrée fait l’objet d’un examen, suivi d’une période d’instruction d’un an. La batterie de tests comprend notamment des profils psychologiques, d’endurance et de tir, ainsi que divers entretiens d’évaluation portant notamment sur la vie privée.

«Il faut savoir dans quoi on s’engage, les horaires sont très souples» rappelle encore Olivier Mismetti. La formation, elle, comporte notamment des cours de protocole et de langage diplomatique. Pour éviter tout faux pas, les agents du DPR disposent d’un manuel détaillé, fourni avec le reste de leur équipement.

Pour mériter le badge noir du DPR, il faut accepter de se mettre en danger. «Contrairement à d’autres policiers, qui s’entraînent à se protéger d’une menace, notre rôle est de nous interposer entre cette dernière et le VIP. C’est comme les parents avec leurs enfants, sauf que ce réflexe n’est pas naturel dans un contexte professionnel», explique Olivier Mismetti. Il faut donc le travailler.

Vu le risque encouru, les agents du DPR sont-ils mieux payés? Non. Toutefois, leurs notes de frais supérieurs à la moyenne, en raison de la fréquentation d’établissements étoilés avec leurs clients, leur sont remboursées. Le forfait annuel global de la Confédération dévolu à la sécurité de la Genève internationale s’élevait en 2013 à 17,5 millions de francs.