L'événement est terriblement parlant. Il dépasse de loin le simple fait de société. L'ouverture à Jérusalem-Ouest d'un supermarché pendant le sabbat vient souligner une situation paradoxale: plus les ultraorthodoxes juifs se renforcent, plus les laïcs se donnent les moyens de respirer un autre air que celui de la religion. «Drugstore 2000», au centre – ville, dans l'une des zones piétonnes, restera en effet ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept.

Ce coup d'éclat ne pouvait être ressenti que comme une «provocation» dans le quartier ultraorthodoxe de Mea Shéarim, situé à dix minutes à pied du nouveau supermarché. Son propriétaire, Moshé Abergil, invoque autant la liberté de pensée que la liberté du commerce pour justifier le non-respect du repos sabbatique. Malgré les menaces téléphoniques dont il a été l'objet, en dépit de la crainte de voir les «hommes en noir» s'attaquer à son établissement, Moshé Abergil est déterminé. «Il est grand temps de briser la mainmise des ultraorthodoxes sur Jérusalem», dit-il.

Samedi dernier vers midi, les «hommes en noir» n'étaient qu'en petit nombre à manifester à l'entrée du supermarché. La pluie battante y était pour quelque chose, mais surtout les rabbins orthodoxes ont décidé de temporiser. Ils veulent voir comment Elie Yshaï, ministre du Travail et des Affaires sociales, lui-même un religieux, parviendra à coups d'amende à fermer cet établissement commercial le sabbat. Un inspecteur du Ministère du travail d'origine druze, accompagné par cinq policiers, a fait irruption dans le supermarché afin de dresser un procès-verbal. Moshé Abergil a été contraint de payer 500 shekels d'amende (175 francs) pour chacun de ses employés juifs pris sur le fait de ne pas respecter le jour de repos hebdomadaire du judaïsme, samedi. «Sabbat prochain il n'y aura dans le supermarché que des employés musulmans ou chrétiens, comme ça je vais échapper à l'amende!» grogne Moshé Abergil.

A l'extérieur, de rares figures aux lourdes boucles et au chapeau rond, rôdaient dans les parages, criant mollement shabbes, shabbes (sabbat en yiddish) au passage des clients. Ils étaient toutefois tenus à bonne distance par un cordon de militants de gauche. Une semaine auparavant, 250 000 ultraorthodoxes juifs s'étaient livrés à une retentissante démonstration de force dans Jérusalem. Ils manifestaient contre la Cour suprême d'Israël qui, selon eux, ignore le droit religieux. L'ouverture de ce supermarché le sabbat – inimaginable il y a encore quelques années quand Jérusalem-Ouest ressemblait le samedi à une ville fantôme – donne la mesure de l'évolution en cours. De plus en plus de cafés, restaurants, pubs, cinémas, théâtres, salles de concert et d'exposition, et même des épiceries, munis de l'indispensable autorisation municipale, ouvrent leurs portes durant le repos sabbatique.